GAZPACHO - Demon (Kscope/Wagram) - Selection VS du 23/05/2014 @ 07h54
Le Mal ne revêt pas toujours les oripeaux de la laideur et la peur qu’il engendre ne résulte pas uniquement de la conjugaison du bruit et de la fureur d’un monde en déliquescence. Il sait aussi se parer de lumière et de grâce. Une fois le masque tombé, la terreur qu’il a suscitée s’enracine alors bien plus profondément et de manière durable.

Chers lecteurs, vous qui êtes habitués à fréquenter à longueur d’année sur votre site préféré les rivages obscures de la musique dite « extrême », bienvenus dans le monde mystérieux de Gazpacho. Si le patronyme de cette formation norvégienne a de quoi faire sourire, ne vous y trompez pas. Ce sextet (+ 2 guests) d’aristos du progressif raffiné est l’une des plus singulières et attrayantes que la scène scandinave nous ait offerts cette décennie écoulée.

Sa discographie ouverte en 2002 avec un EP immédiatement bien accueilli (Get It while It’s Cold) s’est enrichie au fil du temps de 8 pépites redoutables de beauté diaphane et d’efficacité. Toutes de construction d’apparence identique, elles n’en révèlent pas moins une forte personnalité aussi séduisante que troublante. Des qualités qui n’ont pas échappées à Marillion qui a très vite pris le groupe sous son aile afin de l’accompagner sur certaines de ses tournées.
D’obédience majoritairement atmosphérique, son propos laisse transparaître une nette appétence pour les ambiances mélancoliques et aériennes soutenant des textes tour à tour empreints d’onirisme désenchanté ou de réalisme comminatoire. (Une investigation profonde de leur œuvre vous est chaudement recommandée)*.
Pour l’heure, attardons nous sur Demon. Pas d’équivoque ni de faux semblants, c’est bien du Démon avec un grand D dont il est question dans ce concept album. Une entité maléfique sortie d’un manuscrit au contenu ésotérique découvert par le père du claviériste lui-même dans les débris de l’incendie d’un appartement Praguois (document archivé et toujours consultable à la librairie du monastère de Strahoy à Prague).
Que nous raconte ce manuscrit rédigé par un fou ou un visionnaire ? De prime abord, rien de réjouissant. En résumé, le monde serait assujetti depuis des siècles à une créature malfaisante dont le seul but est de répandre le mal sur la terre entière (à ce stade je me demande si des créatures de cet acabit n’ont pas déjà sévi sous les noms de Staline, Hitler, Mussolini, Mao ou plus proches de nous Saddam Hussein, Khadhafi, Bachar El Assad, Kim Jong-Il. Mais je dois sûrement exagérer…).

L’origine de nos turpitudes et autres tribulations verraient-elles enfin ici son explication la plus plausible ? Rien n’est plus facile mais rien n’est moins sûr. Ce serait une manière habile mais malhonnête de dédouaner la race humaine de sa responsabilité dans les horreurs qu’elle s’est elle-même infligée.
Le choix de ce récit aux relents apocalyptiques et hiératiques à de quoi surprendre de la part d’un groupe qui nous a davantage habitués à fouiller avec lucidité mais en douceur les recoins torturés de l’âme humaine. Oui, réellement surprenant l’engouement manifesté par le groupe pour cette histoire démoniaque qui semble tout droit tirée du folklore fantastique propre à toute civilisation fortement marquée de religiosité. Pour autant, en faire le sujet principal d’un album n’est pas quelque chose de nouveau. Nombre de formations – surtout métal – ont abordé le thème. C’est – et je le répète – en considérant les antécédents du groupe que point l’étonnement.

Mais tout bien considéré, il n’existe pas de chasse gardée ou de forteresse inexpugnable. La plus « diabolique » des formations que je connaisse n’est ni scandinave ni adepte de métal. Elle est italienne, patrie du Bel Canto et de la pizza Margherita et se nomme Antonius Rex (ex Jacula). Et son leader guitariste Antonio Bartoccetti est sans aucun doute l’être le plus étrange que le rock ait produit ces 40 dernières années.

Alors soit, va pour le ténébreux si la musique composée pour l’occasion colle à l’intrigue. De ce côté, pas d’inquiétude, Gazpacho a sorti le grand jeu et même si le contraste est grand entre le sujet et son expression, c’est l’échine parcourue de frissons que l’auditeur appliqué (et réceptif) suit le déroulement de la trame de Demon (nul doute, les métalos friands de black ou de death vont surement se gausser, et pourtant…).

Fidèle à un post-rock élégiaque déjà magnifié sur certaines de ses œuvres antérieures et dont il relève ici le niveau de plusieurs crans, le groupe habille l’exégèse hallucinée de ce récit terrifiant au moyen de lentes mélopées où se superposent nappes de claviers vaporeuses et riffs de guitares dissonants ou tout aussi éthérés.

La terreur intrinsèque qui jalonne cette épopée de 4 titres dont 2 suites est mise en valeur par des vagues fiévreuses et tourmentées de séquences d’accordéon et de violon empruntée à la musique traditionnelle locale au propos soudain cubiste, propre au folklore des pays du nord et de l’est européen. A d’autres moments, c’est la voix spectrale de Jan Henrik Ohme et les chœurs homériques de Charlotte Bredesen qui conduisent cette marche lugubre vers un dénouement que l’on devine cauchemardesque ("Death Room"). L’intrusion de quelques phases bruitistes aux frontières du drone amplifie cette atmosphère vénéneuse et teinte l’œuvre de touches d’occultisme venu du plus profond des âges.

Une fois l’écoute achevée, un sentiment mixte affleure et se répand insidieusement en nous ; malaise et quiétude se côtoient dans une coéquation quasi parfaite. Malaise du fond et quiétude de la forme comme l’improbable et impossible alliage de l’eau et du feu, de la beauté pure et de la noirceur la plus épaisse. Il s’agit là d’une expérience métempirique au résultat équivoque qui voit s’opposer fascination dérangeante et effroi abyssal.

En à peine 45 minutes, le groupe norvégien prouve que l’on peut distiller la peur, la vraie, en spéculant sur le sort peu enviable de l’humanité sans avoir recourt aux gros riffs plombés ou aux vociférations excessives vomies à la face du monde par un quarteron d’énervés pseudo satanistes. Ici, le mal nous est présenté sous sa forme la plus perverse, la plus sournoise : celle d’une symphonie machiavélique faite de beauté factieuse tout simplement sublime !





Rédigé par : Karadok | 20/20 | Nb de lectures : 18548




Auteur
Commentaire
karadok
Membre enregistré
Posté le: 23/05/2014 à 08h10 - (112219)
il faut lire : l’une des plus singulières et attrayantes "formations" que la scène scandinave nous ait offerts cette décennie écoulée.

Félix Rome
IP:80.10.159.233
Invité
Posté le: 23/05/2014 à 09h57 - (112224)
Une rivage???

Chara
Membre enregistré
Posté le: 23/05/2014 à 11h50 - (112229)
Mouai pas aussi convaincu que Karadok...
Je n'ai écouté l'album qu'une seule fois, mais a part la deuxième moitié de Death Room, je ne vois pas grand chose de demoniaque (c'est même l'inverse sur The Wizard of).
Après c'est peut-être parce que je suis friand de black et de death!

fabu
Membre enregistré
Posté le: 23/05/2014 à 14h53 - (112236)
pas réussi à accrocher à cet album alors que j'ai apprécié les autres

Deadheads
IP:82.216.174.88
Invité
Posté le: 23/05/2014 à 17h43 - (112243)
Très bon groupe en effet; le précédent m'avait bien scotché alors que je ne suis pas particulièrement adepte du genre !

Il y une âme dans cette musique, quelque chose de bien particulier qui me donne envie d'y revenir souvent; à l'instar d'un certain Leprous...

thrash elliott
IP:88.164.68.95
Invité
Posté le: 23/05/2014 à 23h16 - (112256)
il me semble que c'est le groupe MARILLION qui les a fait connaître en les embarquant en tournée avec eux (Marbles tour ?)

redkaos
Membre enregistré
Posté le: 23/05/2014 à 23h18 - (112257)
Pas spécialement emballé .... Dans le genre prog norvégien je préfère quand même Leprous...

philoxera
Membre enregistré
Posté le: 24/05/2014 à 13h05 - (112262)
Gaspacho c'est de la soupe! Mais il parait que leur prochain album "Freon Knights" sera un hommage à Dio.

Joss
Membre enregistré
Posté le: 24/05/2014 à 18h38 - (112263)
Le nom Gazpacho vient aussi d'un titre de Marillion (le titre d'ouverture d'Afraid of sunlight).

J'avais un peu écouté l'album "Night" que je trouvais cool mais justement trop influencé par Marillion. La chronique de Karadok m'ayant intrigué, j'irai donc écouter ce nouvel album.

pied2chien
Membre enregistré
Posté le: 25/05/2014 à 19h31 - (112270)
J'ai découvert le groupe sur le très bon "March of Ghosts" il y a deux ans et après plusieurs écoutes de ce nouvel opus, je ressens comme une déception.Je suis preneur en règle générale des longueurs instrumentales mais là ,la sauce n'a pas pris , je n'ai pas été touché et même si le travail est de grande qualité.

gloom
IP:193.57.67.241
Invité
Posté le: 26/05/2014 à 08h57 - (112271)
bon album, après 20/20 faut pas abuser !
l'album "Night" reste et restera la meilleur album du groupe perso...

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