PARADISE LOST - Gothic (Peaceville) - 21/03/2015 @ 20h10
La situation est paradoxale dans l’Angleterre du debut des années 90. Alors que le pays relève progressivement la tête sur le plan économique (retour timide de la croissance, amorce de la baisse du chômage) tournant la page d'une décennie difficile marquée par le déclin de ses industries, le volet social n'est quant à lui guère reluisant. De nombreuses émeutes éclatent aux quatre coins du pays en réaction à la mise en place d’un nouvel impôt polémique (la Poll tax) dénonçant dans la foulée une pression fiscale harassante et cette précarité salariale qui s’installe dans les couches les plus fragiles de la population. Inégalités, pauvreté, précarité, disparités, faites votre choix, messieurs, dames, y en aura pour tout le monde.
Sans surprise, ce contexte bouillonnant favorise la contestation et sa mise en musique, notamment via ce bon vieux grindcore des familles et ses fers de lance que sont EXTREME NOISE TERROR et NAPALM DEATH. Rebellion bruitiste déjà précédée quelques années plus tôt par les hérauts du punk/hardcore enragé que sont DISCHARGE et AMEBIX (dont le "Sonic mass" pourtant bien revanchard sorti en 2011 est passé complètement inaperçu dans nos contrées).

Du fin fond de son Yorkshire pluvieux et verdoyant, PARADISE LOST ne s’inscrit pas dans cette mouvance vindicative. Il lui préfère le confort obscur des ténebres comme rempart contre la morosité ambiante. Le death metal lourd, sombre et monolithique aux confins du doom qu'il délivre froidement sur "Lost Paradise" en 1990 est un véritable séisme sur une scène extrême prise d'assaut par le death metal. Peu de formations se risquent encore à défier l’influence des formations nordiques ou ricaines mais c’est bien là le dernier des soucis de PARADISE LOST, le groupe est prophète en son Royaume (Uni) et défie sans ménagement les lois de l’attraction métallique pour en inverser la force de pesanteur. Le conformisme et l’alignement, très peu pour lui : so british indeed.

Persévérant dans cet univers froid et hostile, c’est sur son deuxième effort sombrement intitulé "Gothic" que le club des cinq du Yorkshire trouve la bonne formule, entre noirceur du doom et hargne propre au death. Celle qui fait de PARADISE LOST le leader d’une génération qui, de ses pairs les plus illustres à des formations plus confidentielles, tentera à son tour de tutoyer les abîmes du désespoir.
Fini ici le death caverneux au charme impénétrable de "Lost paradise", PARADISE LOST cible désormais son propos tout en élargissant ses frontières. Entre les cavalcades athlétiques d’un "Dead emotion" heavy en diable, les rythmiques suffocantes de "Silent" ou les envolées mélodiques de l'instrumental "Angel tears" ou de l'hymne "The painless", on sent que le groupe est plus à l’aise et veut ouvrir le champs des possibles. Nick Holmes rugit, vrombit tel un prêtre possédé, Greg Mackintosh délivre de somptueuses mélodies qui résonnent comme autant de signaux de détresse, idéalement secondé par un Aaron Aedy tour à tour monolithique ou enjoué. Matthew Archer n'est pas en reste ici et s'emploie à soutenir la paire de gratteux avec énergie. Même si ses plans de batterie restent assez classiques dans leur approche, celui-ci les fera progressivement évoluer sur "Shades of God" pour qu'elles atteignent ensuite leur zénith créatif sur "Icon". Seul Stephen Edmonson se montre plus discret sur des parties de basse timides…mais audibles. Rassurez-vous, cela ne nuit en rien à cette osmose entre chaque membre du groupe, palpable sur chacune des trente-neuf minutes que dure le disque. Cela renforce même le lien entre chacun de ces morceaux qui ont tous en commun des atmosphères pesantes et dramatiques, une tension permanente qui contraste étrangement avec une certaine sérénité. De celles qui règnent dans un cimetière perdu dans la campagne anglaise, bordé de grilles en fer forgé et dont la splendeur gothique fait planer une mystérieuse quiétude.

Comment rester de marbre (hu hu) à l’écoute des divines vocalises de Sarah Marrion sur "Dead emotion" et "Painless", l'un des morceaux phares du groupe ? Comment ne pas ressentir ce frisson qui parcourt l’échine sur "Desolate", final orchestral gorgés de claviers inquiétants ? Comment ne pas ressentir la douleur profonde qui habite les textes du père Holmes ? Ces évocations d'un temps qui passe inéluctablement, cette souffrance à le subir jour après jour, la douleur qui en accompagne les moments les plus sombres ? Oui, "Gothic" est une véritable boule à facettes qui délaisse la moiteur d'un club disco pour trouver refuge dans une crypte sombre et glacée.

Mais "Gothic", c’est aussi l’avènement d’un son, unique, véritable marque de fabrique du style popularisé outre-manche, celui façonné par ce bon vieux Mags dans son antre des studios Academy. Vénérables studios qui ont vu défiler les ténors du genre MY DYING BRIDE ou ANATHEMA et certains de ses compatriotes moins exposés mais tout aussi valeureux comme THE BLOOD DIVINE ou ENCHANTMENT. Un son profond, organique et authentique, qui fleure bon la terre humide et le brouillard impénétrable, un son qui magnifie l’univers ténébreux du doom death, ces deux mots qui annoncent la fin. Terminus, tout le monde descend.

"Gothic" est l'album-témoin par excellence d'une époque aujourd'hui révolue. Quoique, aux dires du père Holmes, le quatorzième album du groupe serait très sombre tout en restant mélodique, évoquant celui-ci comme quelque chose qui n'a pas été fait depuis très, très longtemps dans PARADISE LOST.
Simple banalité usuelle, petite pirouette de nonsense...ou véritable cri du coeur au passé ?

Album en écoute intégrale: https://www.youtube.com/watch?v=vQcAvJaJz_w


Rédigé par : TarGhost | 1991 | Nb de lectures : 1586


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Commentaire
jaquouille
Membre enregistré
Posté le: 22/03/2015 à 08h56 - (31618)
je m'en rappelle à sa sortie... une bombe dans le paysage métallique pour un groupe novateur et intemporel


Dodo la saumure
IP:90.6.220.27
Invité
Posté le: 22/03/2015 à 09h28 - (31619)
"Comment ne pas ressentir ce frisson qui parcourt l’échine sur la ligne de claviers fantomatique qui hante le break central de "Rotting misery" ? "

On ne risque pas de le ressentir, ce morceau n'est pas sur l'album mais sur le premier.....

pyofan
Membre enregistré
Posté le: 22/03/2015 à 10h20 - (31621)
+1 Dodo



TarGhost
Membre enregistré
Posté le: 22/03/2015 à 12h47 - (31622)
Bien vu Dodo c'est corrigé.

Morbid Tankard
Membre enregistré
Posté le: 22/03/2015 à 21h03 - (31623)
Il est peut-être difficile de nos jours de mesurer l'impact que cet album a eu sur la scène métal extrême. Même si PARADISE LOST était encore un groupe underground, 'Gothic' a atomisé tout le monde à sa sortie, même ses détracteurs. Pour moi, cela reste mon album fétiche du groupe. Que de bons souvenirs...



RBD
Membre enregistré
Posté le: 31/08/2015 à 22h52 - (31738)
J'appuie la dernière remarque, le contexte était tellement différent que l'on a sans doute du mal à se représenter ce que "Gothic" représentait à l'époque où ce style était quasi inexistant dans sa face plus extrême. Le Death était le style qui explosait et y mêler la lenteur mélodique très Heavy à la Candlemass ou Trouble, plus quelques coups de synthé déjà, était un coup de génie séminal. Alors même que c'est un album assez court pour ce style.

Le son a énormément vieilli, et pas seulement à cause du mixage très à l'avantage des growls de Nick Holmes (si si, c'était bien lui !). La comparaison avec "Icon", sans remonter plus tard, est déjà incroyable sur ce point.

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