VAN DER GRAAF GENERATOR - Pawn Hearts (Charisma) - 19/10/2013 @ 22h23
En 1971, le rock progressif naissant a pour porte étendards Yes, Genesis, Pink Floyd et King Crimson. La plupart des « historiens autoproclamés» vous le diront ; voici le quartet gagnant de ce début de décennie. Il forme le socle sur lequel repose le meilleur de ce qui se fait outre manche, là où le genre a vu le jour. Symphonique, baroque, planant ou déjanté, chacun d’entre eux a déjà sorti au moins un album remarqué qui raflent les suffrages de tous, relayés par une presse dithyrambique et des fans ébahis par tant d’audace.*

Mais si vous en interrogez d’autres, moins fermés et péremptoires, ils n’oublieront pas de vous parler du membre délaissé de cette prodigieuse confrérie : Van Der Graaf Generator ou VDGG pour les intimes. Pourtant distribué en son temps par le même label que le Genesis de Gabriel, il ne bénéficie pas de la même aura ni de la même couverture. Et pour cause ! L’architecture aussi complexe que barrée de sa musique tranche avec les chœurs éthérés du Yes* d’Anderson ou les mélodies soignées que Banks tisse pour Genesis. Très éloigné du psychédélisme d’un Floyd*, il est plus proche dans l’esprit d’un King Crimson* qui mélange free jazz/ rock et musique de chambre. Enfin, hormis quelques participations de guests comme Fripp, il n’utilise pas de guitariste !

Lorsque sort Pawn Hearts en octobre 71, le groupe n’en est pas à son coup d’essai. En fait, il s’agit déjà du 4e album. Le premier, Aerosol Grey Machine paru 2 ans plus tôt est un disque inabouti, truffé de faiblesses et d’approximations propres à la jeunesse d’individus qui n’ont pas encore trouvé leur voie. Les 2 suivants sont d’une autre trempe. Sortis la même année - 1970 à six mois d’intervalles - The Least We Can Do… et H To He Am The Only One… marquent l’avènement d’une formation débarrassée de ses oripeaux juvéniles et inaugurant un style original et tourmenté qui deviendra sa marque de fabrique.

En dehors des textes, la forme et le fond de Pawn Hearts ressemblent aux deux albums mythiques de Yes (mais pour des raisons différentes) parus à peu près à la même période : seulement 3 titres dont une suite de 20 mn comme Close To The Edge et un propos tortueux et obscur à l’image de Relayer. Coïncidence troublante bien sûr mais coïncidence seulement. Car Van Der Graaf Generator se moque bien d’imiter qui que ce soit. Une attitude franc tireur qui lui épargnera quelques années plus tard d’être montré du doigt quand le progressif deviendra un genre « maudit ».

Néanmoins, cette complexité affirmée ici en fait l’album le moins accessible de sa discographie et visiblement celui que ceux qui le découvrent aujourd’hui ont le plus de mal à assimiler, certains vieux fans l’accusant carrément d’avoir mal supporté le poids des ans. Je ne partage pas cette opinion même si rétrospectivement, je lui reconnais un abord difficile. Si j’ai choisi celui-ci plutôt que ses 2 prédécesseurs c’est non seulement parce qu’il est mon préféré mais aussi parce qu’il marque la fin d’une époque pour le groupe. Il clôt en apothéose une trilogie marquée du sceau du génie. Ce qui viendra immédiatement après sera très bon mais jamais autant que ces trois références. Et il faudra au groupe un split et quatre longues années pour donner naissance à son successeur - le très honorable Godbluff (1975) sans rivaliser toutefois avec le triptyque magique.

D’abord parce que les compositions atteignent ici un niveau d’inspiration inégalé. Richesse de la musique, profondeur des textes souvent très sombres, tout concourt à faire de Pawn Hearts un monument intemporel (et incompris ?) du rock progressif. Ensuite parce que les musiciens s’y montrent au mieux de leur forme tant sur le plan de la performance individuelle que sur celui de l’entente collective, chacun œuvrant intelligemment pour le bien de la formation. Et malgré quelques mouvements à la marge, le line-up en action, stable depuis The Least… est sans doute le plus performant et le plus complet de toute son histoire. (Hammill – Banton – Evans – Jackson + Fripp en guest).

Par son côté bicéphale, Lemmings, le titre qui ouvre cette œuvre magistrale se montre d’entrée étonnant. D’aspect tout à fait classique, il devient tout à la fois troublant et envoutant. (À partir de Cog). On y distingue déjà les contours de la folie que VDGG aime distiller dans sa musique.

La face A de la version vinyle ne comportait que 2 titres. Après Lemmings, confirmation de cette aliénation, vient Man-Erg qui propose cependant une mélodie d’une surprenante et émouvante beauté d’autant qu’elle accompagne des textes d’une noirceur à faire pâlir le psy de Dexter Morgan. **

Précurseur sans le revendiquer, VDGG l’a été sans conteste. Le seul titre qui occupe la face B le prouve à bien des égards. A Plague of Lighthouse Keepers est « une suite » dans la plus pure tradition et construction de ce que cet exercice représente pour toute formation de rock prog qui se respecte. Et historiquement, elle se situe avant Supper’s Ready et Close To The Edge. Découpée comme il se doit en plusieurs thèmes, ceux-ci défilent et se mêlent avec une fluidité et une harmonie proprement sidérante quand on pense au travail de composition et d’exécution. Et c’est ici que l’invité de marque –Robert Fripp – vient apposer la griffe mordante de sa Gibson.

Alors comment expliquer le demi-échec commercial et la forme d’ostracisme dont sera frappé l’album après sa sortie et durant les décennies suivantes se voyant préférer d’autres albums moins aboutis ? Son évidente complexité n’explique pas tout même si 40 ans plus tard, Pawn Hearts résonne encore d’échos contradictoires. Il n’empêche, il reste un incontournable, un marqueur du temps de ce rock progressif adulé puis honni ***.


* Yes – Close To The Edge 1971
* Genesis – Nursery Cryme 1971
* Pink Floyd – Meddle 1971
* King Crimson – Islands 1971
** «A killer lives inside me / yes I can feel him move/ Sometimes he's lightly sleeping / in the quiet of his room / But then his eyes will rise and stare rough mine / he'll speak my words and slice my mind [...] Am I really me ? Am I someone else? ».
*** …même si VDGG par la voix de Peter Hammill a toujours réfuté cet étiquetage.

L'album en écoute intégrale: https://www.youtube.com/watch?v=RvhtpfPvYas


Rédigé par : Karadok | 1971 | Nb de lectures : 921


Auteur
Commentaire
SvartNjord
Membre enregistré
Posté le: 22/10/2013 à 08h58 - (30040)
Etant un amoureux de la dream team prog que tu cites en debuts de chronique je m en vais ce ce pas jeter une oreille sur le skeud, meme si la categorisation jazz rock me fait un peu peur.

forlorn
Membre enregistré
Posté le: 12/11/2013 à 21h23 - (30158)
Ajout du lien de Pawn Hearts en écoute intégrale.

Bien que défrichant la scène anglaise depuis un certain temps, il me reste encore du pain sur la planche. Van der Graaf Generator fait parti de ces références que je n'ai pas encore abordé, mais ça viendra.

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