Matthieu Canagier - A L'EST DE L'ENFER (EAST OF HELL) par PAMALACH - 11344 lectures
Diffusé à "L'étrange Festival" de Paris le même soir que "Death Metal Angola", " A l'est de l'enfer" propose une plongée bruitiste dans l'univers du Black Metal Indonésien. Rencontre avec le réalisateur de ce documentaire passionnant.


Salut et merci de répondre à nos questions ! Est ce que tu peux te présenter à nos lecteurs ?
Bonjour, merci de m'avoir contacté pour cette interview. Je m'appelle Matthieu Canaguier, je suis réalisateur du film À l'Est de l'enfer et bassiste du groupe Aluk Todolo. J'ai étudié la réalisation de films documentaire à Lussas et la musique de façon totalement autodidacte.


Tu viens de sortir ton premier documentaire A l'est de l'enfer. Pourquoi avoir choisi le Black Metal indonésien ? Etais-tu déjà allé en Indonésie
J'ai découvert l'Indonésie il y a presque dix ans maintenant. J'y suis allé pas mal de fois, j'y ai rencontré beaucoup de musiciens, de tout genre, et l'idée du film s'est formé progressivement, au fil des années. Quand j'ai assisté pour la première fois à un concert de Metal là-bas, ce qui m'a frappé c'est l'énergie qui se dégageait tant du côté des musiciens que du public, une déferlante sonique et physique très impressionnante. Le point de départ du film, c'est ça, capter cette énergie, la retranscrire. Ensuite, si je me suis particulièrement intéressé au Black Metal, parce que ce mouvement est porteur d'une mystique, d'un engagement fort, au-delà de la musique.


Apparemment, le Black Metal est plus populaire en Indonésie que le Death Metal ou le Grind. Pourquoi as ton avis ?
Le film peut laissé penser ça car il se focalise que sur la scène de Black Metal. Mais en vérité, la scène Metal, au sens large, est immense en Indonésie. Il y a beaucoup de groupes, partout dans l'archipel et beaucoup de concerts, de festivals. Certains très pro et internationaux et d'autres complétement underground. Mais en tous les cas ça vit et ça bouge beaucoup. En terme de «Metal Extreme», je pense que c'est la scène Death Metal qui est la plus grande à Bandung et Bali notamment.
Pour te donner un aperçu de l'ampleur de la scène, à Surabaya un dimanche soir de tournage nous filmions un événement en plein air qui rassemblait environ 25 groupes de Metal Extreme tous genres mélangés (Death, Grind, Black, Heavy, Metalcore, etc.), de midi à minuit. Il y avait deux autres événements de la même ampleur dans le ville le même jour.
C'est la force et la faiblesse du Metal en Indonésie : beaucoup de groupes, dont peu tiennent la distance dans le temps et disparaissent aussi vite qu'ils se sont créé.


Comment as tu sélectionné les groupes qui apparaissent à l'écran ?
J'ai choisi de suivre des groupes qui sont tous basé à Java-Est, à Surabaya et dans ses alentours. La raison de ce choix est que c'est dans cette zone que la scène Black Metal est la plus ancienne et la plus intense : à la différence des groupes de l'ouest qui sont plus tempérés, la scène de de Surabaya est plus dure, plus extrême et aussi plus attachée à ses racines javanaise et à sa mythologie. Je connaissais Ritual Orchestra et Dry de réputation et par internet car ce sont des groupes anciens et cultes. Par contre la rencontre avec Andung et son groupe Sacrifice est fortuite, elle s'est faite durant le premier tournage en 2011. C'est un groupe peu médiatisé, peu présent sur internet, mais très connu des Javanais, car leur leader Andung a une connaissance très précise et très profonde des mythes et rituels pré-islamiques.


Je trouve que A l'est de l'enfer possède une ambiance sombre et étouffante à la fois. Est ce que cette atmosphère de jungle urbaine était un rendu que tu voulais obtenir ?
Tout à fait, content que cela t'ait parlé. C'est l'effet exact que fait la ville Surabaya, une mégapole tentaculaire, une fournaise bruyante mais excitante. Je rêvais de filmer cette ville avant même d'avoir le projet de faire précisément ce film là.


La façon dont s'enroule les images avec la musique est à mon gout particulièrement réussi. Est-ce que tu as beaucoup travaillé pour que les sons "collent" aux images ?
La question de la mise en contexte de la musique s'est travaillé lors des repérages et au tournage. Trouver les lieux, les situations qui donnent à la musique son sens véritable. Ces situations, le pays les offre. C'est ce qui m'a marqué là-bas : la musique se déploie partout et souvent dans des lieux improbable. Un garage miteux au milieu de nul part devient le temps d'une journée le lieu d'un rassemblement Black Metal ; au détour d'une soirée lourdement alcoolisée, un musicien joue du Burzum, du Dissection, du Immortal sur sa guitare acoustique, en alternant avec des chansons populaires indonésienne. Des lieux, des situations viennent l'inspiration des scènes du film. J'espère que je te réponds correctement.


Par moment, j'ai l'impression qu'il y a des ajouts sonores "industriels" ou ambiants. Je me trompe ?
Non tu ne te trompes pas. La bande son du film a été travaillé dans ce sens, comme un mélange de musique live, de field-recording, de noise. Nous l'avons considéré comme une pièce sonore en elle-même. La plupart de ces passages musicaux/bruitistes sont fabriqué à partir de son réel pris des rushs, du tournage. Isolé, déformé pour être ensuite ré-intégré dans le film.
La musique expérimentale, noise fait parti de mes références depuis des années, je suis fan d'artistes tels que : Dave Phillips, Lussuria, Jon Mueller, John Lescalleet, Coil, etc...


Si je te dis que pour moi À l'est de l'enfer tient plus de l'expérience sensorielle que du documentaire dans sa forme stricte, est ce que tu le prend plus comme un compliment ou comme une critique ?
Comme un compliment. C'est ce qu'on a travaillé au montage, on cherchait des liens de sensations plus que de sens, à créer un rythme organique dans l'enchainement des gestes, des sons, des séquences afin que le film lui-même ait sa propre musicalité.
J'ai comme références des réalisateurs tels que Petter Mettler (Gambling, Gods and LSD), Lech Kowalski (On Hitler's Highway, East of Paradise), Johann Van der Keuken (L'Oeil au dessus du puit, Lucebert) qui travaillent dans cette veine. Loin de moi l'idée de me comparer à eux, mais ils ouvert la voie à tout un mode d'expression très ambitieux à l'intérieur même du genre documentaire.
Concernant À l'est de l'enfer, je suis bien conscient que l'approche peut surprendre, voire décevoir, la plupart des documentaires musicaux étant plus informatifs, posé, chronologique, etc. « Documentaire » est une appellation problématique, à priori elle appelle a une forme qui moi ne me passionne pas. Le sujet d'un film peut être traité dans le sens d'un évocation, d'une invocation plus que d'une description explicative.


Il y a une scène qui m'a plus particulièrement marquée dans le documentaire. C'est celle où on voit cette fille jouer du Black Metal sur sa guitare classique. Très belle séquence non ?
Oui, c'est une scène marquante. Parce qu'on entend pas si souvent du Black Metal joué comme ça, à la guitare acoustique, avec tant d'intensité. Et cette fille, Sari, irradie ; elle a une énergie et une précision dans le jeu qui la rende impressionnante. Elle a joué dans de nombreux groupe de Black Metal depuis la fin des années 90, dont Dry. Elle est une légende en Indonésie. Aujourd'hui elle chanteuse dans un groupe de Grind nommé G.A.S.


Est ce que cela à été difficile pour toi de réaliser ce documentaire et de le produire ?
Ça n'a pas été simple. Et surtout ça a été long. C'est assez compliqué en terme de logistique de tourner un film dans un pays si lointain. Mais aussi de convaincre des financeurs, des institutions que le projet est viable, que d'aller filmer des groupes underground à l'autre bout du monde a de l'intérêt.
Il y a eu en tout trois voyages pour faire ce film, un de repérage pure en 2008. Puis un long temps d'écriture, de recherche de partenaire, de financements. J'ai finalement pu organiser deux tournages en 2011 et 2012. Mais faute de moyens j'ai complétement arrêté le projet en 2009 et une partie de 2011. Ma chance a été de rencontrer La Maison du Directeur, mes producteurs qui m'ont véritablement relancé et permis que le projet existe.


Comment as-tu fais pour être programmé à l'étrange festival ?
J'ai rencontré l'un des programmateurs du festival à un concert de mon groupe lors d'un concert d'Aluk Todolo. On a parlé du film alors qu'il n'était qu'un travail en cours. Je leur ai faire suivre des extraits de rushs et du montage. C'est sur cette base que le film a été programmé avec Death Metal Angola. De justesse car la post-production s'est terminée une semaine pile avant la projection.


Comment ceux qui sont intéressés par "A l'Est de l'enfer" pourraient ils le voir ?
Les prochaines projections auront lieux à Lussas en Ardèche le 31 janvier 2014 et à Paris, à la Gaîté Lyrique, le 12 février 2014 en double programme avec un doc sur le punk birman Yangon Calling – Punk in Myanmar.
Plus d'informations à ce sujet ici : http://www.gaite-lyrique.net/evenement/yangon-calling-punk-in-myanmar-de-alexander-dluzak-et-carste
Il y a des dates qui vont se caler en France : à Marseille, à Grenoble et à Saint-Étienne. Rien de plus précis pour l'instant, elle devrait avoir lieu d'ici mi-2014. Il y aura aussi des programmations à des festivals en Suisse, en Hollande, aux US d'ici fin 2014.
Enfin, on travaille à une édition DVD qui devrait voir le jour vers mars/avril 2014.
Pour ceux qui voudrait être tenu au courant des projections, de la sortie DVD, ou même organiser une projection du film, il suffit de me contacter à ce mail : eastofhell.film@gmail.com


Es tu toi même un amateur de Black Metal ?
Oui j'en écoute depuis un bon bout de temps maintenant, depuis le milieu des années 90. Et j'ai fait parti des groupes Diamatregon et Vediog SVAOR, du label Amortout Productions (qui est toujours actif aujourd'hui : www.amortout.com). Je reste attaché à une forme très cru, très sale, mystique et tordu du black metal : Ildjarn, Nehemah, les premier Darkthrone, Burzum et pour ce qui se fait de récent : Cultes des Ghoules, Torture Chain... Ce genre de groupe.


Tu es musicien d'un groupe d'Occult Rock Aluk Todolo. Est ce que tu peux nous parler un peu de ton groupe ?
Aluk Todolo (http://aluktodolo.bandcamp.com/)est groupe instrumental fondé en 2004. Nous appelons depuis nos débuts notre musique Occult rock. D'un point de vue stylistique nous nous situons aux frontières de l'austérité propre au Black Metal et des rythmes hypnotiques du Krautrock.
Ce que nous appelons Occult Rock une évocation sonique, musicale, thématique et esthétique des pouvoirs cachés du cosmos et de l'esprit. Cette musique s'interprète exclusivement avec des instruments rock traditionnels : guitare, basse, batterie.
Le nom Aluk Todolo vient d'une région montagneuse du sud de l'île de Sulawesi en Indonésie, il peut être traduit par : «la Voie des Ancêtres». Il nomme les croyances animistes pré-chrétiennes survivant dans cette région du monde.


Quels sont tes projets à l'avenir ?
Continuer à faire vivre ce film, organiser des projections dans le plus de villes et de pays possible. J'espère retourner courant 2014 en Indonésie pour montrer le film là-bas. J'ai pas mal de projet avec Aluk Todolo, dont le Hellfest. L'année va être bien chargée.


A l'est de l'enfer était programmé juste avant Death Metal Angola. J'imagine du coup que tu as vu le film. Qu'en as tu pensé ?
Oui je l'ai vu mais malheureusement pas dans les meilleurs conditions, j'en garde un souvenir diffus. Il m'en reste des scènes assez fortes, notamment celle du personnage principal interprétant à la guitare électrique ses compos de Death Metal seul dans la lumière de phares de voiture. Ce sont ces choix de mise en scène décalés qui font la force du film, à mon sens.


Auteur
Commentaire
GabinEastwood
Membre enregistré
Posté le: 22/01/2014 à 11h57 - (1046)
Interview très intéressante sur un sujet qui l'est tout autant. Ca donne envie d'en savoir plus en tout cas :)



Adacrar
IP:82.250.55.30
Invité
Posté le: 22/01/2014 à 14h46 - (1047)
Tout à fait d'accord avec toi GabinEastwood, ça fait plaisir de voir des sujets comme ça!

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 22/01/2014 à 21h31 - (1048)
Interview très intéressante qui donne envie de découvrir la scène indonésienne... :) Comme quoi il nous reste à découvrir encore beaucoup de chose... et c'est ta

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 22/01/2014 à 21h32 - (1049)
et c'est tant mieux ! (Foutu clavier !)

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 22/01/2014 à 23h02 - (1050)
Bon, ben, après avoir écouté les morceaux Perisai et Frozenfire de Dry, je m'aperçois que j'aime beaucoup... :) Par contre, c'est un peu plus mélodique que ce à quoi je m'attendais... D'autant plus impatient de voir ce film !

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 22/01/2014 à 23h18 - (1051)
Euh... Non... Sérieux... C'est vraiment bon, Dry ! Y'a personne qui sait où se procurer leurs albums... Help!!! Découvrir un bon groupe, et ne pas s'avoir comment se procurer leurs albums, voilà qui craint vraiment !!! :(

grozeil
Membre enregistré
Posté le: 23/01/2014 à 20h17 - (1052)
Uuuuh, ça a l'air terrible! Comment faire pour le voir (à part monter sur Paris...)?

grozeil
Membre enregistré
Posté le: 23/01/2014 à 21h30 - (1053)
Ah bah, j'avais sauté un passage de l'interview, j'ai ma réponse...

ManOfShadows
Membre enregistré
Posté le: 24/01/2014 à 13h02 - (1055)
Très intéressant en effet, ça donne envie de se pencher sur cette scène indonésienne, ce que je ferais sans doute très prochainement.

Je trouve la coïncidence assez forte entre l'annonce du meurtre du chanteur Avaejee du groupe de black thailandais Surrender of Divinity et la sortie de ce doc, deux évenelents réçents et simultanée démontrant le côté intégriste du black en Asie du Sud-Est.

Youpimatin
Membre enregistré
Posté le: 28/01/2014 à 11h04 - (1060)
ça donne bien envie tout ça.

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