VS I-POULES par prince de lu
publication le 03-06-2009 3357 affichages
Quand les iPools auront des dents...

Depuis quelques temps déjà, les chroniqueurs constatent la disparition petit à petit d'un objet qui leur était bien familier: le CD promotionnel. Ce petit compagnon facétieux leur était adressé par les labels ou par les groupes afin de tendre leurs conduits auditifs vers leur nouvelle production vachement bien. Évidemment, je parle ici des chroniqueurs qui traitent des promos, vous l'aurez compris. Eh bien, ces mêmes chroniqueurs voient depuis quelques temps disparaitre ces promos "physiques", comme aspirés dans le sol par des Tremors. Inéluctablement, les CD promos sont remplacés par des accès à des plates-formes de téléchargement promotionnel mises en place par les labels et baptisées en toute humidité "iPool". Toutes les écuries n'y sont pas encore passées et il reste encore beaucoup de promos, mais le progrès est en marche. Et on comprend bien les labels qui, en octroyant un simple accès numérique à un serveur, économisent de nombreux frais, dans le pressage des promos ainsi que dans les envois postaux. Qui pourrait jeter aux labels leur pierre tombale alors que la crise du disque continue (baisse des ventes de 20 % par an depuis 3/4 ans, avec les -20% déjà atteint en 2009 sur 6 mois) et qu'il fallait trouver une parade au leak systématique des albums sur la toile à une vitesse de plus en plus édifiante? Alors, ça se présente comment ce fameux iPool? Une fois connecté, ça ressemble à un e-shop dans lequel l'heureux élu choisit ses downloads, composés de mp3 dûment watermarked (z'avez pas séché l'anglais à l'école?) ainsi que des fiches promotionnelles et autres bios. Les zines ont bien accepté cette nouvelle donne assez ergonomique, et pour la plupart adoptent la démarche. Certains résistent, comme VS. Mais pourquoi donc qu'ils résistent?

Chroniquer pour un webzine n'est pas le plus beau métier du monde. Si on passe les altercations avec les lecteurs qui prennent parfois la tête, le chroniqueur passe beaucoup de temps plongé dans des albums, à les décortiquer, à s'en imprégner, pour pondre plus ou moins vite une prose plus ou moins longue. Chroniquer, c'est un investissement personnel, principalement en temps. Et en écartant le cas de la presse pro, le seul acquis d'un chroniqueur est une rondelle de plastique. Oui, il y a aussi la gloire éternelle auprès des gentils internautes, mais c'est un autre sujet. Des fois, cette rondelle de plastique est seule et misérable, perdue dans une pochette du même matériau. Des fois, elle est accompagnée d'une fiche promotionnelle recto/verso couleurs et présentée dans un écrin en carton, voire carrément dans le support final percé ou raturé afin d'éviter toute revente. Bien souvent, elle démontre de l'investissement d'un label ou d'un groupe à promouvoir un album. Traitée avec bien plus de considération qu'un produit de consommation, elle n'en donnera que plus l'envie de s'intéresser à l'œuvre. Vous connaissez le crédo de VS: "Tout promo reçu est chroniqué", par simple respect pour des gars qui se sont fendus d'un travail pour nous contacter. Dans tous les cas, la rondelle de plastique est bien pratique pour écouter un opus dans sa forme finale et non comme des bêtes mp3 sur un ordinateur.

Ben oui, allez écouter des mp3 ailleurs que dans votre ordinateur ou dans votre super lecteur mp3 (justement). Chroniquer sans écouter une seule fois un album dans un lecteur CD tient quelque part de l'hérésie, bien que la nouvelle génération n'y voit plus rien de choquant. Aussi sur VS, comme probablement ailleurs, on leur a dit prout avec leurs iPools, à nous expliquer que le format de merde d'il y a cinq ans était devenu le truc trop bien de sa race. Chroniquer du mp3, c'est pas notre truc, au moins pour les plus anciens qui vouent un culte à l'album et non aux fichiers. Si je pousse un peu, je dirais que le chroniqueur est bien tenu par les roupettes avec son accès iPool et ses mp3 watermarkés. Après sa chronique, il ne lui reste rien que des fichiers. Alors oui, pourquoi vouloir récupérer un CD? C'est la moindre des choses quand on se tape à chroniquer les fonds de tiroir d'un label. Même si on chronique par passion, l'iPool sent l'exploitation impersonnelle de bénévoles, aussi sexy qu'un bulletin à tous ses amis sur MySpace. Il reste la solution de chroniquer l'album acheté, une fois déflorée la bestiole sur un iPool. Mais cela revient finalement à ne plus rentrer dans le circuit des promotions du moment, puisqu'on aura toujours des trains de retard à attendre de recevoir l'album après sa sortie.

Et le plus grave dans cette histoire, c'est que le loup a déjà montré ses belles grandes dents. Prenons un exemple concret et véridique avec le label X, qui lave plus blanc que blanc. Le label X met en place son iPool, distribue des accès et indique que les promos font partie de l'histoire ancienne. Mais le label précise qu'une fois faite la chronique, le rédacteur pourra demander sans souci "le produit fini" (textuellement). Là, on se dit "pas mal". Ca se tient bien: l'iPool sert à présenter en avant-première les titres pour les chroniques, avec des fichiers watermarkés qui empêchent la diffusion. Mais une fois traité et une fois sorti, l'album est envoyé à ceux qui en font la demande. La classe mondiale à la George Abitbol. Mais le label X précise un peu plus sa pensée dans un mail, une fois qu'un rédacteur fait la demande d'un album:
I offered to send out finished products, if the reviewer really likes an album very much (i.e. 80% and more of the top score). I see you gave XXX 13/20, which is rather average in my opinion... I hope you understand. However, what about doing interviews with the bands? If you give the bands some additional exposure in VS, I can send you the CDs still. Ok?
Tout à coup, elle n'est pas plus belle la vie? Le progrès ne vient-il pas de gagner une odeur au doux fumet?

Rien n'oblige le chroniqueur à traiter un album une fois qu'il a accès à toutes les sorties du label sur l'iPool. Mais ne va-t-il pas être plus clément dans sa notation afin de pouvoir récupérer le dit-album? Loin des beaux discours, certains labels (je n'ai pas dit "tous") n'hésiteront probablement pas à utiliser leur iPool comme une garantie de chroniques plus élogieuses. Tu me mets une note moyenne, tu n'as pas l'album. Tu mets une bonne note, tu reçois l'album. Tu me fais une interview et je t'envoie l'album. Un premier cas de relance automatique d'un chroniqueur par une plate-forme (un "feedback reminder", dans le jargon) a déjà été levé, ce qui va inciter à cibler ses téléchargements. Dans toute cette magouille et devant la multiplicité des iPools, la chronique négative disparait également, puisque personne ne perdra de temps sur des albums qu'il n'aime pas, au risque pour les labels de voir leurs bouses sans aucune promotion. Et quelle est la suite? Une fois les iPools bien implantés, gageons qu'il faudra relancer dix fois le label comme un crevard pour ne finalement rien recevoir. Et par la suite, si tu n'es pas gentil, c'est simple de te couper ton accès à l'iPool. On rentre dans un magnifique système gagnant pour les labels, système qui sent le caca faisandé pour ceux qui veulent suivre l'actualité (c'est-à-dire essayer de chroniquer avant la sortie des albums et leur présence sur les blogs de téléchargement). Les labels ont enfin trouvé le moyen de pression dont ils manquaient sur les webzines. Déjà que le ton général des webzines était souvent bien trop débonnaire, où va-t-on aller?

Avec la mise en place des iPools, la pression psychologique sur le chroniqueur existe désormais. Inacceptable, et loin des belles promesses, c'est un système où il ne fait pas bon mettre le doigt. Pourquoi en parler? Parce qu'il vaut mieux que vous soyez au courant de l'endroit où nous mène la marche inéluctable du progrès, parce qu'il vaut mieux dénoncer publiquement les dérives dès maintenant plutôt que de s'en plaindre mollement dans un an quand il sera trop tard. Nos bonnes notes ne sont pas des carottes qu'on nous colle dans le fondement. Pour l'instant, nous refusons toujours de rentrer dans ce jeu, en espérant tenir encore longtemps, jusqu'à ce que les iPools aient des dents...

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