BLIND GUARDIAN - Nightfall in Middle-Earth (Virgin/Century Media) - 19/03/2016 @ 23h28
Demandez à un trentenaire (et +) de qualifier le metal des années 90s et il vous répondra: prises de risques et fusion à tous les étages. En effet, en s'ouvrant à de multiples influences, notre genre de prédilection a repoussé ses limites et enrichi sa palette d'expressions. Une période excitante, où l'on se dispersait dans toutes les directions, allant de surprises en surprises avec l'enthousiasme d'un Indiana Jones en herbe. Le revers de la médaille vous le connaissez, c'est notre désintérêt pour la frange traditionnelle. Certes, la roue tourne, c'est dans l'ordre des choses. Mais avec le recul, l'évolution des mentalités en France a été plutôt préjudiciable. Quel est le problème? Après avoir enterré son glorieux passé, notre pays a développé des préjugés sur le heavy metal au point de les inscrire dans notre ADN. A l'époque, j'étais d'ailleurs plutôt bien parti pour faire l'impasse sur tout un pan de notre musique, avant que les Brésiliens d'Angra et d'autres solides clients ne m'ouvrent les yeux. Concilier tradition et modernité est tout à fait gérable. Et contrairement aux apparences, les pionniers sont aussi capables d'évoluer, voire même de se transcender. Un point de vue subjectif? En partie oui, mais pas seulement.
C'est aussi une question d'investissement et de perspectives.

Le cas de Blind Guardian est édifiant. A leurs débuts, les Allemands avaient tout du groupe de 3ème zone. Dépourvus de personnalité, on ne donnait pas cher de leur peau. Mais contre toute attente, la chrysalide est devenue papillon... au plus mauvais moment possible: le blackout évoqué plus haut. Obtenir la considération des amateurs de heavy/speed était déjà une victoire dans un tel contexte, mais les ambitions de Blind Guardian étaient autrement plus grandes... Avant d'aller plus loin, piqûre de rappel sur leur première décennie d'activité:

1984: Fondation de Lucifer's Heritage. Le bassiste Hansi Kürsch ne tarde pas à prendre le chant à son compte.
1985: Sortie de la Demo Symphonies of Doom proposant un heavy/speed flirtant avec le thrash.
1986: En dépit de l'instabilité du line-up, une 2ème Demo est enregistrée: Battalions of Fear.
L'intérêt pour l'heroic fantasy et les écrits de Tolkien en particulier sont déjà présents.
1987: Les Allemands optent pour un patronyme moins sujet à controverse: Blind Guardian.
Hansi Kürsch et André Olbrich rappellent le batteur Thomen Stauch et recrutent le guitariste Marcus Siepen.
1988: Sortie de Battalions of Fear chez No Remorse (Grinder, Heavens Gate).
Ce 1er album reprend l'intégralité de la Demo de Lucifer's Heritage en lui ajoutant de nouveaux titres.
1989: Le 2ème album Follow the Blind enfonce le clou en dépit d'une production insuffisante.
A noter: 2 reprises incongrues et un featuring de Kai Hansen (Gamma Ray, ex-Helloween).
1990: Le 3ème album Tales from the Twilight World dévoile un groupe en passe de trouver sa personnalité.
Les progrès sont notables sur tous les plans et les choeurs font désormais partie de leur arsenal.
Nouveau featuring de Kai Hansen et arrivée de Piet Sielck dans l'entourage du groupe.
1992: Sortie du 4ème album Somewhere Far Beyond chez Virgin et 1er gros carton pour les Allemands.
Blind Guardian est désormais incontournable pour tout fan de heavy/speed mélodique classieux.
Outre les choeurs et les sublimes parties acoustiques, piano et cornemuse sont aussi de la partie.
L'emblématique The Bard's Song désigne depuis musiciens et fans du groupe.
1993: Enregistrement au Japon de leur 1er album live, le fameux Tokyo Tales.
1995: Le 5ème album Imaginations from the Other Side voit les Allemands changer de producteur.
Flemming Rasmussen (Metallica, Pretty Maids) remplace Kalle Trapp (Destruction, Pestilence, Saxon).
Nouveau chef d'oeuvre. Aux yeux de nombreux fans, ce que Blind Guardian a fait de mieux.
1996: Sortie de la compilation The Forgotten Tales chargée de nous faire patienter.
Au programme: reprises et versions alternatives (acoustic, orchestral & live).


Marcus Siepen / Hansi Kürsch / Thomen Stauch / André Olbrich

Sitôt la tournée Forgotten Tales achevée (fin 1996), Blind Guardian envisage de réaliser un album concept possédant une histoire centrale présentée par des interludes récitatifs entre les morceaux. Marcus Siepen raconte. "3 options se présentaient: le Silmarillion, le Roi Arthur ou Siegfried. Nous n'étions pas sûr du choix du concept." (Hard Force n°38 de juillet 1998) André Olbrich poursuit "Les 4 premiers titres composés paraissaient très liés entre eux et la musique était tellement détaillée que nous avons pensé que l'histoire de Tolkien serait parfaitement adaptée." Un travail exigeant et de longue haleine qui conduit Hansi Kürsch à abandonner (définitivement) la basse pour se concentrer sur l'écriture et le chant. Quant au batteur Thomen Stauch, ce dernier aide leur producteur Piet Sielck à lancer son propre groupe, Iron Savior, dont le 1er album éponyme sort en mars 1997. Bien que déjà familiers de la mythologie de Tolkien (utilisée dès 1988 sur l'album Battalion of Fear), les Allemands se sont lancés un sacré défi. Ebauché dans les années 1910, le contenu du Silmarillion s'est développé progressivement tout au long de la vie de John Ronald Reuel Tolkien jusqu'à son décès en 1973. Son fils Christopher a passé les 4 années suivantes à sélectionner et adapter ses écrits pour rendre l'ensemble cohérent. Son travail d'édition a également conduit à la publication des Contes et légendes inachevés (1980) et des 12 tomes de l’Histoire de la Terre du Milieu (1983-1996). Fichtre.

A titre de comparaison, le Silmarillion est une oeuvre plus austère, concentrée et disparate que le Seigneur des Anneaux. Il débute par la création de l'univers de la Terre du Milieu (Ainulindalë & Valaquenta) et s'achève par le condensé des évènements relatés dans le Seigneur des Anneaux. L'essentiel du récit se consacre aux évènements survenus aux Premier Âge (Quenta Silmarillion) et Deuxième Âge (Akallabêth). Pour vous situer, le Dieu créateur, Eru Ilúvatar, a conçu l'univers, Eä, qu'il a peuplé d'esprits divins (les Ainur) et de races terrestres (elfes, hommes, nains, hobbits, etc). Au nombre de 15, les Valar sont les plus puissants Ainur. L'un d'eux, Melkor, se tourne vers le Mal, devenant le premier Seigneur Sombre: Morgoth. Plus nombreux, les Maiar sont des Ainur de moindre pouvoir. En voici quelques uns: Sauron, les Istari (tel que Gandalf), les Balrogs, les Dragons... Le Quenta Silmarillion raconte l'arrivée des Elfes en Terre du Milieu et leur installation à Valinor, le Royaume Béni. Le vol par Morgoth de 3 joyaux précieux, les Silmarils, déclenche des guerres qui s'achèvent avec la défaite du Seigneur Sombre en 590. La fin du Premier Âge voit aussi la submersion des terres de l'Ouest (le Beleriand). L'Akallabêth relate l'ascension et la chute du royaume insulaire de Númenor, domaine des Hommes ayant combattu aux côtés des Elfes. Sauron, un serviteur de Morgoth, provoque sa destruction et ravage la Terre du Milieu. La Dernière Alliance des Elfes et des Hommes inflige une défaite à Sauron. La perte de l'Anneau Unique, dans lequel il concentre une grande partie de sa force, marque la fin du Deuxième Âge. Voila pour la thématique.


Le 6ème album studio de Blind Guardian se nomme Nightfall in Middle-Earth et a la lourde tâche de succéder à Imaginations from the Other Side, considéré par beaucoup comme le meilleur enregistrement du groupe. Fidèles, les Allemands ont une nouvelle fois sollicité Andreas Marshall (Obituary, Rage, Running Wild, Sodom) qui signe l'un de ses visuels les plus aboutis. Le livret propose les textes des morceaux chantés suivi d'un résumé de l'histoire sur 6 pages rédigé par Hansi Kürsch. Au rayon bémol anecdotique, une typo différenciant les morceaux des interludes au dos du boitier aurait été appréciable. Passons maintenant à la fiche technique. Etalées sur une période de 7 mois, les sessions d'enregistrement se sont réparties entre Flemming Rasmussen (Metallica),
Piet Sielck (Gamma Ray) et Charlie Bauerfeind (Angra) pour sa première pige avec le groupe. A noter une escapade londonienne pour la mise en boite des passages narratifs par des Britanniques. Et justement venons-en aux intervenants. Le quatuor Kürsch/Olbrich/Siepen/Stauch a donc choisi de faire appel à un bassiste de session. Futur mercenaire de la scène power (à l'instar de son frère), Oliver Holzwarth (ex-Sieges Even) entame une longue collaboration avec Blind Guardian (studio & live jusqu'en 2011). En charge des claviers/samples depuis Follow the Blind (1989), Mathias Wiesner est fidèle au poste. Le pianiste Michael Schüren a coécrit la ballade The Eldar (à la mélancolie inhabituelle). Un flutiste est aussi dans le coup. On termine avec la chorale, composée de chanteurs expérimentés: Billy King, Rolf Köhler (décédé en 2007), Thomas Hackmann et Olaf Senkbeil.

Nightfall in Middle-Earth comporte 22 plages pour 65 minutes de musique. Mis bout à bout, les 11 interludes ne représentent que 7 minutes de l'ensemble et se répartissent en 2 catégories: ceux purement dévolus à la narration (plages 1, 3, 7, 10, 17, 20 & 22) et ceux introduisant une dimension médiévale (5, 12, 14 & 19) constitutive de leur son depuis des années. Si leur nombre a de quoi inquiéter, les Allemands ont su doser les choses. Mission accomplie, les interludes ne pénalisent pas l'album. OK c'est bien gentil tout ça, mais que donne Blind Guardian cuvée 1998? Un album-concept de grande classe. Le duo Olbrich/Kürsch s'est dépassé pour nous offrir une oeuvre impressionnante de richesse et d'aisance. De passage heavy/speed en arrangements subtils en passant par le caractère unique du chant, rien ne manque, l'équilibre est parfait, à l'image du fameux The Curse of Feanor.
Certes le groupe a perdu en fougue et en spontanéité, mais ce n'est pas trop cher payé pour un tel résultat, gorgé d'hymnes (Mirror, Mirror). Si Blind Guardian privilégie désormais les mid-tempos (Nightfall, Blood Tears), les Allemands nous offrent encore de belles accélérations (Into the Storm, When Sorrow Sang). A l'instar de Holy Land pour Angra, NIME dévoile la pleine mesure de compositeurs accomplis et surdoués. Oui ça ne riffe pas tout le long et les parties de batterie de l'excellent Thomas Stauch sont mixées moins fortes, mais tant que ça reste dans l'intérêt des morceaux... La production doit aussi prendre en compte les nombreux arrangements et des choeurs omniprésents. A ce niveau les prestations live se chargent généralement de rassurer les sceptiques.


1998 a vu le retour en force du heavy metal, y compris en France, notamment grâce au travail d'Olivier Garnier avec CNR. Anecdote surprenante, Henry Dumatray (Hard Force mag) rapporte que la presse française s'est unanimement révoltée contre le traitement réservé à Blind Guardian par les responsables de sa maison de disques chez nous. Une démarche visiblement payante, la promotion accordée au groupe s'accompagnant de morceaux placés sur des samplers (The Curse of Feanor & Mirror, Mirror). Nightfall in Middle-Earth marque le début d'une nouvelle ère pour Blind Guardian qui voit néanmoins son public se scinder en 2 camps: les fans de la première heure privilégiant leurs débuts heavy/speed et les nouveaux venus favorables à leurs ambitions symphoniques. Mon intérêt pour l'oeuvre de Tolkien me prédisposait à découvrir le groupe via cet album que je place sur le podium en compagnie de ses 2 prédécesseurs. Quant à savoir lequel est le meilleur, franchement quand on atteint un tel niveau d'excellence, ça n'a plus d'importance. Si vous aimez le power metal ambitieux et racé, Blind Guardian est incontournable. L'histoire a retenu Nightfall in Middle-Earth. Et vous?


Rédigé par : forlorn | 1998 | Nb de lectures : 955


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Commentaire
damikachu
Membre enregistré
Posté le: 20/03/2016 à 10h42 - (31924)

Super chro !

Je suis tombé amoureux de cet album à sa sortie, je ne m'en lasse pas. C'était il y a 18 ans !!!
Quelle énergie, quelle fluidité ! Un des (très) rares albums de heavy que j'ai et que j'écoute encore.

Sinon concernant le clip c'est trop dommage d'amputer Mirror, Mirror ainsi d'une bonne minute,en "vrai" c'est bien mieux.



Magus
IP:176.184.3.179
Invité
Posté le: 20/03/2016 à 11h15 - (31925)
Tout simplement le chef d'oeuvre du gardien aveugle. Quel travail, depuis la composition jusqu'au livret et cette illustration. L'un de ces rares disques qui vous marque pour des décennies.

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 20/03/2016 à 13h52 - (31926)
Perso, le morceau qui m'a bien marqué du groupe est ce fameux Bard's Song... depuis, un groupe que j'ai souvent envisagé de VRAIMENT découvrir, mais, bon, j'ai pas encore eu l'occasion...

En tout cas, un album sur le Silmarion (Fëanor étant l'un de mes personnages préférés parmi tous ceux créés par Tolkien), voilà qui était une fort bonne idée ! :)

Enfin, grâce à YouTube, je pense que je vais m'écouter cet album en intégralité... C'est le moment... ;)

Merci pour cette chronique...



forlorn
Membre enregistré
Posté le: 21/03/2016 à 12h16 - (31928)
@ Moshi: marion toi-même.

Pour ma part je dirais Glorfindel. C'est l'un des rares personnages (avec Gandalf) à avoir été ressuscité, l'un des rares dont l'impact s'étend sur plusieurs Âges et peut-être bien le seul à avoir élevé sa condition (un Elfe devenu Maiar). Jusqu'à la fin de sa vie, Tolkien s'est interrogé sur sa nature... Cela dit l'univers de la Terre du Milieu ne manque pas de personnages intéressants, comme Beorn par exemple.

Strat
Membre enregistré
Posté le: 21/03/2016 à 13h39 - (31929)
Encore une excellente chronique de Forlorn sur un CD qui as marqué son époque.
Comme l'as dis Forlorn les années 90 se résume, pour moi, à des années de prise de risques qui ont bien changés le visage du metal, dans le bon sens pour ma part.

Je dois faire partie de cette population française qui n'apprécie pas le heavy mais à contrario j'aime certains albums de Blind Guardian, en commençant bien évidemment par le fameux 'Something Far Beyond' qui est un album incontournable.

Cependant 'Nightfall in Middle Earth" ne manque pas de charmes, loin de là.
Hansi mets en avant son chant et les lead de guitares sont toujours aussi haut perchés et léger, bien que technique.

C'est là toute la force de cet album, des refrains accrocheurs (Mirror Mirror) accouplé à des leads de très hautes volés (Into the Storm).

Les interludes sont très appréciés pour ma part car cela permet de vraiment rentrer dans le concept de l'album et les parties acoustiques (comme sur Nightfall) permet de se projeter pleinement dedans.
D'ailleurs qui pourrait donc bien reprocher des titres comme The Minstrel ?

Que dire de plus si ce n'est, sans aucun doute, un album de très haute qualité, ou les arrangements orchestraux ne "ruinaient" pas encore leurs talents, un peu comme les premiers Rhapsody, mais le kitsch en moins.

Bien entendu cet album, tout comme Something Far Beyond, est encore de nos jours un des piliers de références musicales pour de nombreux rôlistes, dont particulièrement ceux qui ont arpentés les Terres du Milieu sous JRTM.

D'ailleurs les années 90 ont également été les années des Terres du Milieu, il suffit de voir le nombre de groupes qui se sont inspirés par Tolkien, que ce soit pour les titres, ou pour les noms de groupe. Le plus connu et majestueux étant surement les excellents Protector et Silenius de Summoning.





Alcyone
Membre enregistré
Posté le: 21/03/2016 à 14h10 - (31930)
Je fais partie, comme Strat, de cette population qui n'apprécie pas particulièrement le Heavy mais j'ai toujours été intrigué par ce groupe. La relecture récente du double article paru dans Rock Hard sur leur carrière ainsi que cette chronique, de qualité, m'ont convaincu de tenter ma chance avec cet album.
Merci!

poypoy
Membre enregistré
Posté le: 22/03/2016 à 21h50 - (31931)
L'apogée pour Blind Guardian qui n'a, depuis, rien produit d'aussi intéressant.

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 24/03/2016 à 21h19 - (31932)
@forlorn : hé, hé, mais mon bon forlorn, c'est parce que moi, j'ai choisi le côté obscur de la force... ;)

Et désolé pour l'hérésie : je voulais bien sûr taper Silmarillion... Mais, bon, c'est la faute à Morgoth...

Jack
Membre enregistré
Posté le: 30/03/2016 à 12h29 - (31933)
Un CD que j'ai prété à un pote qui ne me l'a jamais rendu...
Les boules.

:((

Arx
Membre enregistré
Posté le: 08/04/2016 à 16h53 - (31934)
Leur chef-d'oeuvre, tout simplement. J'écoute régulièrement cet album depuis sa sortie, il est dans mon top10 de tous les temps.



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