SABBAT - Dreamweaver (Noise) - 07/11/2015 @ 20h04
La semaine dernière, après quelques mois de silence radio du côté des chroniques Remember, et à la faveur d’une accalmie très temporaire au niveau du travail, j’ai commencé à travailler sur la chronique d’un album de Black Sabbath. Mais le fan que je suis s’est rapidement embourbé dans sa prose, atteignant déjà 3 pages rien que pour en décrire le contexte. En plein questionnement existentiel quant à l’intérêt de l’écriture de cette chronique, j’errais comme une âme en peine sur mon site favori (VS Greg, si tu pouvais m’envoyer quelques cds promos contre ce léchage de boules...) et tombe sur la ré-exposition de la chronique Remember du premier album de Sabbat. Et là - enfer et damnation ! - je constate, horrifié, que personne sur VS-Webzine n’a jamais écrit de chronique pour le FABULEUX deuxième album de Sabbat, Dreamweaver. Qu’à cela ne tienne ! Me voilà déjà en train de mettre mes collants noirs, ma cape rose et mon t-shirt vert fluo de Grozeilman pour réparer cette injustice majeure. Injustice majeure, car album majeur, rien de moins !

Quand j’ai acquis cet album un an après sa sortie (1989), je ne connaissais pas le groupe et finalement assez peu le mouvement musical auquel il était rattaché. J’avoue, la raison principale pour laquelle j’ai alors acheté cet album était extra-musicale : sa pochette. Et mes aïeux, quelle cover! Elle justifie à elle seule l’achat de ce disque. Reprenant partiellement la symbolique du premier album avec ce visage éthéré inquiétant, elle affiche un niveau de détail impressionnant, en cette époque où la création graphique assistée par ordinateur n’existait pas encore vraiment.

Comme je le disais, je connaissais mal à cette époque le thrash et en particulier les ténors du genre (dont les groupes du fameux Big Four, que je connais toujours aussi mal, excepté Slayer peut-être). Néanmoins et de manière paradoxale, j’avais une connaissance relativement précise des deuxièmes et troisièmes couteaux européens, probablement du fait qu’une bonne partie d’entre eux était signée sur le label Noise Records, gros label indépendant bien distribué en France, et qui régnait alors sans partage sur le milieu métal « extrême »: du coup, les Megadeth et autres Metallica étaient remplacés sur mon étagère par des Grinder, DAM, Acid Drinkers, Accu§er, Poltergeist et autres Despair.

Attiré donc par cette pochette sublime dans mon magasin de disque habituel (à tel point que je l’ai aussi acquis en LP récemment, juste pour le graphisme), je demande au vendeur de me faire écouter ledit disque. Et là, passée l’obligatoire introduction censée permettre l’immersion dans l’univers proposé par le groupe (énormément de groupes, en tout cas bien plus que maintenant me semble-t-il, proposaient une introduction, voire une « outroduction » et/ou un court titre médian, souvent instrumentaux), la chaîne hi-fi crache un break de batterie puis le groupe déboule à cent à l’heure avec un chanteur éructant ses viscères dans un phrasé très particulier. Car oui, la vraie particularité de ce groupe tient à son chanteur, son débit unique et sa capacité à écrire des paroles foncièrement différentes de ses contemporains. Pour moi, Martin Walkyier est un Grand, avec un G majuscule, comme Grozeilman le justicier masqué. Oups, je m’égare.

Si dans le premier album du groupe, ses paroles sont déjà empreintes de notions historiques et religieuses, déjà très éloignées des considérations sociales et/ou psychologiques souvent traitées par les autres groupes de thrash, notre Martin se lance ici dans un album conceptuel sur le chamanisme mettant en œuvre différents personnages dialoguant tout le long de l’album, basé sur l’œuvre de l’écrivain et psychologue Brian Bates: The Way of Wyrd (pour ceux que cela intéresse, une traduction française du texte est trouvable – difficilement - sous le nom « Le Sorcier »).

Comme je le disais, outre l’approche originale sur le plan de l’écriture des textes, la musique du groupe se démarque de ses concurrents par la voix et la scansion unique de son chanteur, avec un placement rythmique très précis, un débit très rapide mais qui reste parfaitement compréhensible, et une voix plutôt éraillée et en tout cas bien éloignée des voix souvent assez aiguës que l’on trouvait alors dans ce style. Cette voix est véritablement la signature du groupe, qui a, je pense, marqué tous ceux qui ont eu la chance de jeter une oreille sur ce disque. J’ai toujours pensé que ce disque était en quelque sorte le chaînon entre le thrash et certaines ramifications du black metal, et ce n’est certainement pas Dani Filth qui me contredira, tant ce dernier semble avoir emprunté vocalement à Martin Walkyier (et dont il ne nie pas l’influence sur sa musique d’ailleurs, jusqu’à en reprendre des titres ou inviter en tournée le groupe, reformé furtivement en 2006).

Musicalement, le groupe développe également une personnalité très particulière, à mille lieux de ses congénères. Une fois n’est pas coutume, je ne ferai pas une « analyse » titre à titre, car cet album fait partie de ces œuvres qui ont comme particularité de constituer un véritable pavé, sans véritable titre fort ou faible qui aiderait l’auditeur à envisager l’album avec une articulation particulière. Pourtant, l’album contient trois pistes différentes du reste, mais leur placement sur le disque ne permet pas d’agir véritablement sur son articulation: les courtes introduction et l’outroduction sont là, comme je l’ai déjà dit, pour aider l’auditeur à s’immerger dans l’univers conceptuel de l’album. Un troisième titre, court lui aussi, fait office d’interlude mais est bizarrement placé en troisième position, très tôt donc, et de fait, il n’agit pas comme respiration au sein de l’album comme c’est habituellement le cas. Superbement inquiétant, il prouve que Martin Walkyier, loin de se contenter de vociférations, sait aussi chanter de manière beaucoup plus mélodique, accompagné par une guitare acoustique et un violoncelle qui jouent des parties de toute beauté.

Outre ces trois moments, l’album est composé globalement de titres plutôt longs, oscillant de 4:39 à 8:18, pour une moyenne de 6’40. Chaque titre comprend un nombre très conséquent de parties ou de changements de rythmes. Dire qu'ils sont nombreux relève de l'euphémisme. Du coup, il est quasiment impossible de raisonner en terme de couplets/refrains tant chaque titre foisonne de parties différentes qui s’enchaînent pourtant parfaitement. On tient la une vraie différence avec le premier album, qui, aussi bon qu’il est, développait une approche plus conventionnelle quant à la construction des titres et l’agencement des parties. Ici, le groupe développe le propos à l’extrême tout en accroissant dans le même temps la dynamique (les tempi sont globalement plus élevés que sur ce premier album). Le tour de force de cet album est d’arriver, malgré ces incessantes cassures de rythmes, à maintenir une pression continue sur l’auditeur, souvent par l’entremise du chant de Martin dont on se demande comment il fait pour reprendre son souffle. Et même quand tel ou tel titre se voit émaillé d’une courte partie acoustique ou d’un ralentissement furtif du tempo pour laisser les guitares leads prendre plus de place, la pression ne retombe jamais vraiment. La seconde plage en est le parfait exemple : durant les 5’39’’ du fabuleux The Clerical Conspiracy, le groupe et son chanteur enragé vous prennent à la gorge et ne vous lâche plus jusqu’au coup de cymbale ultime.

S’il peut de prime abord rebuter l’auditeur (j’imagine que les premières écoutes peuvent être fastidieuses pour le non-averti), le nombre de tiroirs au sein d’un même titre permet de maintenir l’auditeur éveillé tout du long : les pavés The Best of Enemies et How Have the Mighty Fallen, avec leur 8 minutes et quelques chacun au compteur, et dans une moindre mesure le très légèrement plus ramassé Mythistory, se posent là (j’ai renoncé à compter le nombre de parties, mais j’offre ma reconnaissance éternelle à celui qui le fera). Seul un titre se démarque légèrement du lot, de par sa durée : Wildfire et ses petites 4’39’’, fait office de titre plus immédiat, renforcé par son refrain ponctué de guerriers « Wildfire ! ». Mais ce n’est pas pour autant un des meilleurs titres du groupe, qui, pour moi, n’est jamais aussi bon que dans les titres plus longs qui composent le reste de l’album. Autant dire que la paire de guitaristes, qui comprend alors les très jeunes Simon Jones et surtout Andy Sneap, futur producteur émérite, s’en donne à cœur joie quand il s’agit de riffer à toute berzingue. Si le bassiste Frazer Craske est plus discret (production de l’époque oblige), le batteur Simon Negus n’est pas en reste mais son travail, quoique essentiel pour la couleur sonore de l’album, est avant tout axé sur la recherche de l’efficacité maximale et s’embarrasse peu de fioritures.

A l’époque, je ne me souviens pas avoir lu beaucoup de papiers dans la presse musicale française sur ce groupe, mais il semble que ce dernier ait été plutôt bien soutenu par la presse anglaise, qui le présentait comme un des fleurons de la scène UK. En 1990, le groupe participe à un concert historique à Berlin (dont le mur s’est écroulé depuis peu), avec trois autres groupes du label Noise: Tankard, Coroner et Kreator. Ce concert a fait l’objet d’une sortie en disque et VHS, sous le nom Doomsday News (comprenant 3 ou 4 titres de chacun des groupes) et l’intégralité de ce concert peut aujourd’hui être visionnée sur Youtube (l’occasion de constater l’acuité instrumentale du groupe et en particulier de son chanteur enragé qui ne défaille pas un instant malgré le boulot ahurissant qu’il abat).

C’est au moment où le groupe commence à se construire une place de choix dans le petit monde du thrash que la nouvelle tombe froidement: Martin Walkyier décide de quitter le groupe, reprochant à Andy Sneap la direction musicale du groupe. Martin refuse en effet l’américanisation de l'approche musicale que propose Andy Sneap et souhaite opter pour une direction musicale prenant mieux en compte ses racines européennes. Obnubilé par le paganisme, Martin Walkyer décide alors de fonder un groupe qu’il veut hors-norme musicalement et s’accoquine alors avec deux ex-Satan pour fonder le non moins essentiel Skyclad: avec un premier album sensationnel et une approche résolument novatrice du matériel musical, violon et flûtiau à l’appui, Martin Walkyier s’assure une bonne couverture médiatique, notamment en France, qui lui permet de démarrer ce nouveau projet sous de bons auspices. C’est avec cette nouvelle formation qu’éclatera au grand jour le talent d’écriture immense de Martin Walkyier, qui, selon moi, est un des – sinon LE - meilleurs paroliers de sa génération.

De son côté, Andy Sneap & co continuent l’aventure Sabbat le temps d’un album, qui fera chou blanc, tant sur le plan critique que commercial. Après avoir recruté un illustre inconnu au chant du nom de Ritchie Desmond, il publie un album effectivement plus conventionnel, avec un chanteur qui l’est tout autant (malgré une technique vocale intéressante, bien plus lyrique mais aussi plus banal), que l’on pourrait rapprocher sur le plan esthétique d’un proto-Nevermore (ce n’est que mon avis, et je le partage totalement).

Mais en attendant la déconfiture de ce troisième album, Sabbat délivre avec Dreamweaver un album essentiel car foncièrement différent des sorties de l’époque et avec une personnalité énorme, d’autant plus remarquable que le groupe n’en est alors qu’à son second opus full length.

For years, I have waded through bland mediocrity,
watched my hopes sink in a mire of negation.
Yet why pay the cost for a paradise lost
when here is an Eden of natures' creation ?


Du Grand Art, on vous dit.




Rédigé par : grozeil | 1989 | Nb de lectures : 842


Auteur
Commentaire
Morbid Tankard
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 06h54 - (31776)
Un superbe album mais la production m'a tout le temps dérangé (trop aigüe). Je préfère le précédent.



Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 08h35 - (31777)
Faut vraiment que je m'intéresse à ce groupe ! (Surtout que la voix de Walkyier me plait beaucoup... J'adore The Silent Wales of Lunar Sea de Skyclad !)



jaquouille
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 09h16 - (31779)
un album avec un grand A
une bombe à l'époque et un album presque intemporel
quand on voit la bouse qu'ils ont sorti après (sans Walkyier toutefois)



ennemi juré
IP:93.14.83.230
Invité
Posté le: 08/11/2015 à 09h22 - (31780)
Ouah, j'ai découvert cet album à 15 ans. Très bon. Ca a un peu vieilli mais les compositions sont excellentes.
Moi par contre j'ai vraiment accroché à la production. C'est vrai, un peu aigüe mais puissante. Leur meilleur album perso.

grozeil
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 09h31 - (31781)
C'est vrai que je n'ai pas parlé de la prof, archi ramassée et compacte. J'ai réécouté quelques titres du History of a Time to Comme, et la différence est assez flagrante : sur le premier, c'est beaucoup moins travaillé et beaucoup plus naturel et puissant (personnellement, je préfère, mais ce son très particulier du second album fait tellement "partie de l'oeuvre" que bon... on s'en contentera!)

grozeil
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 09h42 - (31782)
@ Moshimosher : j'avais bloqué sur A Silent Whale à sa sortie mais maintenant, j'ai beaucoup plus de mal. Il y a quelques pépites mais d'autres titres assez moyens, je trouve. Et j'ai toujours considéré cet album comme une transition entre les débuts plus thrash et la fin plus folk. Tu connais le reste de la discographie?

TarGhost
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 11h52 - (31783)
Je découvre Sabbat avec cette galette et ça me botte bien, un thrash complexe mais juste technique comme il faut. Bon c'est vrai que la prod date un brin mais le chant est juste parfait ! D'ailleurs pour moi, les oeuvres ultimes du père Walkyier restent les 2 premiers Skyckad avec une petite préférence pour le premier...



hammerbattalion
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 12h10 - (31784)
Super kro grozeil, le grand oublié du thrash européen, je devais avoir une k7 copiée de ce skeud. Je l'ai récemment acheté en cd et pas encore eu le temps de le passer...

J'adore le style de martin et en plus il est très sympa "en vrai", je ne me remets pas de son départ de Skyclad.

TarGhost@ tout est bon chez Skyclad jusque Silent Whales inclus, putain de groupe!!!!!

6trouille
IP:83.155.209.175
Invité
Posté le: 08/11/2015 à 12h12 - (31785)
Parmi tous les vieux tromblons thrashisants de ma CDthèque, je ne trouve pas d'album plus culte que ça.
J'ai usé ce disque !

Et les solis de guitares ont une telle personnalité ! Pffffff ! Totalement rageurs et chaotiques !
on part LOIN avec ce disque !

Les vocalises vicieuses et hachées de Martin, l'ambiance médiévale, la prod très spéciale, les compositions à tiroirs....

Merci pour cette chro qui me donne envie de ressortir un disque que j'avais un peu négligé depuis quelques années !

Moshimosher
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 12h25 - (31786)
@grozeil : j'ai aussi Prince of the Poverty Line, que je n'ai pas autant écouté que Silent Whales (donc, je suppose qu'il m'a moins marqué, mais faudrait que j'y rejette une oreille). Je connais moins le reste de la disco...

TarGhost
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 13h15 - (31787)
Et super chronique au passage ! On voit que tu la bichonnes cette galette !



grozeil
Membre enregistré
Posté le: 08/11/2015 à 13h40 - (31788)
Déjà merci pour ces encouragements! J'avais un peu lâché l'affaire avec les Remember par manque de temps, mais j'avoue avoir pris du plaisir à écrire cette dernière kro. En l'écrivant, je me disais que j'allais essayer d'en faire d'autres, mais de me concentrer par contre sur des disques qui comptent vraiment pour moi. J'en ai quelques unes en suspens, mais je n'arrive pas à les finir, sûrement parce que ce ne sont pas des disques essentiels. Et quand j'écris sur un disque qui me plait, ça prend une heure ou deux, tout au plus ;-)

Arioch91
Membre enregistré
Posté le: 09/11/2015 à 15h23 - (31790)
Je me souviens de la sortie de ce disque.

Dans un magazine papier, on voyait le groupe en studio, en train de mettre la touche finale à cet album.

Je ne me souviens plus par contre si je connaissais déjà SABBAT avec History Of A Time To Come ou bien si j'ai acheté leur 1er album après Dreamweaver mais c'est l'interview de SABBAT qui m'a donné envie de découvrir Dreamweaver et je n'ai pas regretté car cet album est l'une des pièces maîtresses du Thrash Metal, toutes périodes confondues !

Le son est bof, trop aigü et ça, on a dû tous le remarquer dès le départ. Mais avec une telle richesse dans la zique comme les lyrics, c'est un détail dont on passe outre sans problème. Si on ne le fait pas, on passe à côté d'un putain de Grand Album !

Les riffs sont terribles.
Les changements de tempo tout autant.
Martin Walkyier a un phrasé vocal inimitable et débite un flot de textes hallucinant. On dirait un roman !

Je n'ai pas écouté le 3eme SABBAT lorsqu'il est sorti, préférant largement suivre Martin Walkyier du côté de SKYCLAD (1er album vraiment bon aussi pendant que j'y suis !) mais j'ai récemment posé une oreille sur l'album d'avant split de SABBAT : j'accroche absolument à rien sur cet album. Ni la voix, ni la zique, tellement à des années lumières de celle de Dreamweaver !

Et j'ai été vraiment déçu, alors qu'il en était question, d'apprendre que SABBAT ne se reformerait pas.

Vraiment dommage car ce groupe respirait le Thrash par tous les pores de sa peau !



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