El Worm - WORMFOOD - TRACK BY TRACK par VSGREG - 2591 lectures
Track by Track Report Interview – WORMFOOD - « Posthume » - Septembre 2010
Interviewés :
Emmanuel 'El Worm ' Lévy : chanteur, auteur et guitariste
Axel Wursthorn : arrangeur, producteur de l'album
& Paul Bento (Carnivore, Type O Negative) : sitar, tanpura





Titre de l'album :
'El Worm' : Cet album est « Posthume », dans la mesure où il sort après une succession de bouleversements irréversibles. Il s'annonçait déjà en rupture par rapport à « France » : Tim Zecevic (claviers) et Alexis Damien (batterie, aujourd'hui dans Pin-up Went Down) ont quitté le groupe fin 2006, et nous souhaitions rebondir en composant un album sensiblement différent, plus adulte, et qui ne se cacherait pas derrière le second degré ou la mise en scène. La vie s'est ensuite chargée du reste, puisque j'ai traversé une véritable descente aux enfers personnelle qui a donné son sujet à l'album et ses paroles. Ironiquement, ce disque sera également le dernier du groupe sous son line-up rouennais, qui ne lui a pas survécu. Un titre prémonitoire.


Artwork :
EW : La pochette a été réalisée par Hicham Haddaji (Strychneen Studio). Les différents éléments s'articulent autour d'un corps féminin maladif. Sa chevelure tentaculaire est le fil conducteur qui guide l'auditeur jusqu'aux paroles de l'album, au « cœur obscur » du livret. Cette icône est en cohérence avec les thèmes abordés dans les paroles : elle incarne la créature vénéneuse qui a inspiré « Posthume ». Concrètement, le travail avec Hicham a pris la forme d'un dialogue constant. Nous avons évoqué mes textes et leur signification, écouté attentivement les morceaux, et défini des influences picturales : Munsch, Mucha, Schiele, l'école symboliste, décadente, voire romantique... L'idée de détourner une muse de l'Art Nouveau s'est alors rapidement imposée. Hicham a organisé une séance photo avec une amie modèle, et a proposé cette couverture que nous avons validée. Il a ensuite décliné les illustrations sur cette base, toujours dans un esprit de dialogue et d'écoute. Au final, ces visuels détaillés racontent une histoire et véhiculent un malaise, au même titre que les chansons.


Production / Studio :
EW : Comme nos précédentes réalisations (« France », « Jeux d'Enfants »), « Posthume » a été produit au Walnut Groove Studio par Axel Wursthorn (Carnival in Coal, C-Rom). Axel a aussi pris en charge les arrangements de clavier, toutes sortes d'expérimentations sonores, et même quelques parties de « theremin ». Il a incontestablement forgé une identité sonore avec ce disque, une formule très réfléchie, pesante et « organique », qui n'appartient qu'à Wormfood. Débuté au printemps 2008, le processus d'enregistrement et de mixage s'est étalé sur un peu plus d'un an. Les membres du groupe ont passé peu de temps ensemble au studio. Chacun est parti jouer ses parties à tour de rôle, à l'exception d'Efflam Le Maho (batterie), enregistré à Rouen pour des raisons logistiques, et de Paul Bento qui a géré sa participation depuis son propre studio à Brooklyn. Le chant m'a ensuite occupé un certain temps, car je ne désirais faire qu'un seul titre par session. Le mixage s'est ensuite prolongé jusqu'en juin 2009 : chacun avait formulé des vœux concernant son instrument et Axel a eu ensuite carte blanche pour agencer l'ensemble et expérimenter. Le mixage collectif, ça ne fonctionne pas, il y a un moment où il faut laisser le producteur avoir le dernier mot et s'exprimer artistiquement.

Axel Wursthorn : Dès le début je savais qu'il n'était pas question de reprendre la recette de « France », l'album précédent. Avant tout on était tous d'accord pour ne pas reproduire le son « metal » typique que l'on entend depuis une vingtaine d'années. Plutôt qu'une prod affutée et sur-compressée, triggée de partout et mécanique, on a cherché à obtenir un son très personnel, pas du tout dans les standards actuels. Par exemple, dès les prises de son on a opté pour une batterie naturelle, avec beaucoup d'espace autour. On a noté pas mal de termes pour définir notre recherche, l'album devait sonner lourd, dérangeant, poisseux, rouillé, malade, inconfortable et profond. Et c'est exactement ce que reflète le disque à présent, il est loin d'être lisse et poli, il est plein d'accidents, de sonorités inhabituelles, de défauts, de fantômes. El Worm m'a vraiment poussé à travailler ce côté sale et en décrépitude, c'est pourquoi, étant en charge également des parties de claviers, j'ai délibérément opté pour la discrétion de ceux-ci, afin de laisser la place à des textures souvent floues et en arrière-plan.


Musique, Cinema/DVD, livres, jeux ?
EW : J'ai énormément écouté « Bleu Pétrole » de Bashung sur cette période. Il y a eu aussi « Eldorado » de Stephan Eicher -j'y reviendrai plus loin-, et bien sûr « Dead Again » de Type O Negative. Je n'ai pourtant pas trop aimé ce disque à sa sortie, mais il a hélas pris une toute autre dimension depuis avril dernier. Sinon, tous styles confondus : les Beatles, Celtic Frost, Johnny Cash, King's X, David Bowie, Nick Cave, Porcupine Tree, Ravi Shankar, Shahid Parvez, Seventh Void, Scott Walker, Lynyrd Skynyrd... Concernant les films sortis en 2008-2009, je citerai Into the Wild, Darjeeling Limited, L'Echange, Die Welle, Jusqu'en Enfer, Millenium... J'ai aussi eu tout le loisir de m'adonner à la lecture sur cette période : Peste, de Chuck Palaniuk, Rêve de Fer de Norman Spinrad, Mon idée du Plaisir de Will Self, Darwinia de Robert Charles Wilson, L'Araignée Rouge de Delphi Fabrice ou encore les cycles « Drenaï » de David Gemmell, seuls ouvrages de Fantasy que je trouve vraiment convaincants. « Posthume » regorge de clins d'œil à différents textes littéraires, je me suis donc replongé dans des auteurs plus « classiques », comme Barbey d'Aurévilly, Chateaubriand, Villiers de l'Isle-Adam, Huysmans, Nerval, Baudelaire... Quant aux jeux vidéos, non, pas grand-chose, j'ai beaucoup plus de mal à jouer qu'avant, ça me culpabilise de ne pas être créatif sur mon temps libre.

AW : Certains albums m'ont particulièrement accompagné durant la pré-production de « Posthume », et l'ont sans nul doute influencé. J'ai vécu quelques mois avec l'écoute quasi-exclusive d'œuvres que je trouve intimement liées par leur aspect dérangeant et épidermique : la plupart des albums de Scott Walker (et surtout les derniers, « Tilt » et « The drift »), le récent Portishead, « Third », et quelques œuvres de Ligeti. Ajoutons à cela une expo de Francis Bacon que j'ai vue presque par hasard au Prado lors d'un séjour à Madrid, dans laquelle j'ai retrouvé la parfaite expression visuelle de tout ce que j'écoutais à ce moment-là… des créations qui m'ont marqué et m'ont plongé dans l'état d'esprit idéal pour aborder le mixage de « Posthume » !


Track by Track :
1.) Les Noces sans Retour

EW : C'est un suicide qui ouvre l'album, un suicide pour punir celles -ou ceux- qui nous trahissent, un acte définitif qui laisserait aux vivants une « croix trop lourde à porter ». Mais c'est une vengeance éphémère, qui nous condamne au silence, puis à l'oubli... Musicalement parlant, je crois que ce titre ouvre sur une impression de malaise, de façon abrupte. Les premières mesures sont très intimistes, la voix est volontairement « nue » et très proche de l'auditeur, avant que le morceau ne prenne une tournure plus pesante. Le final est en revanche psychédélique et émotionnel, avec une superbe partie de sitar interprétée par Paul Bento (Carnivore, Type O Negative), et quelques violons indiens... Je laisse le soin à Paul d'en dire plus sur sa participation.

Paul Bento : Merci de m'offrir l'opportunité de dire quelques mots. Comme l'album a été enregistré il y a plus d'un an, je vais essayer de m'en souvenir. Sur le plan technique, mes parties ont été enregistrées avec un micro vintage AKG C-414 ULS, relié à un pré-ampli « old school », puis à un compresseur Komit. L'ensemble a été capturé sous Sonar 8, à travers un convertisseur Aurora 16. Cette chaîne du signal était essentielle pour préserver la sonorité naturelle du sitar et du tanpura. Le sitar était accordé relativement à la tonalité du morceau (dont je ne me rappelle plus). Mon approche de base pour cette composition a été de suivre les repères communiqués par le groupe, et de lier au mieux mon interprétation au chant. Dans la mesure où je ne comprends pas le français, c'est l'émotion transmise qui m'a montré une direction. Le réel plaisir à jouer sur ce titre vient du fait que c'est un morceau de musique fantastique. Ça a rendu mon travail plus facile.

AW : c'est l'un des premiers titres que j'ai entendus lorsque le groupe était encore en train de travailler avant d'enregistrer. Je m'étais dit à l'époque que l'esprit et le son de Wormfood étaient bien là, mais d'un manière plus crue et plus rationnelle. Ça ne part plus dans tous les sens comme dans « France », il n'y a plus cette distance ni ce second degré. Le morceau – à l'instar de tout l'album – se vit de l'intérieur, il est profond et viscéral, et rien ne vient tempérer l'atmosphère comme c'était le cas auparavant. Passer de « France » à « Posthume », c'est un peu comme passer du cinéma de Tim Burton à celui de Peter Haneke, si ça peut évoquer le changement de registre.
Malgré la teneur plombée des arrangements, on a inséré beaucoup d'éléments psychédéliques et des chœurs très sixties. Au niveau des voix on peut dire que la rupture avec les growls est définitivement consommée, ce qui permet à El Worm d'étendre le panel d'émotions que nécessite l'interprétation des textes.
Et merci encore à Paul d'avoir pris sur son temps pour nous gratifier de son talent et de ses doigts de fée new-yorkaise !

2.) Vanité des Amants

EW : C'est presque une « Vanité » au sens pictural du terme. Ce titre évoque notamment l'amour physique dans des termes presque médicaux, et tord le cou au mythe de « l'amour plus fort que la mort ». Il est massif, avec des passages agressifs et des ambiances oppressantes. Il comporte notamment une singularité rythmique en son centre, un « blast » décélérant qui nous ramène du « death » au « doom » en quelques mesures, un passage délicat qui nous a donné du fil à retordre en studio, car il fallait se caler sur un tempo en mouvement constant...

AW : Il y a un court intermède instrumental qui fait la liaison entre « Les noces... » et « Vanité des amants ». Une espèce de rencontre entre percussions amazoniennes et cordes hindoues. C'est là qu'on s'est dit que le peyotl deviendrait la nouvelle substance à la mode dans le tout-Paris.

3.) Troubles Alimentaires

EW : Le « trouble alimentaire » dont il est question ici est l'anorexie. Ce morceau est écrit au féminin et chanté à la première personne. Paul nous a à nouveau gratifié de sonorités indiennes sur ce titre, avec un drone de tanpura.

AW : Encore un morceau extrêmement cru et viscéral, et la musique exprime très bien les tourments de l'anorexie et le délabrement qui en résulte. Les sonorités appliquées au chant en témoignent, on nage en pleine schizophrénie... il y a beaucoup de voix cachées dans tous les coins, que seule une écoute au casque pourra discerner !

4.) Passage à Vide

EW : Ce long morceau ne constitue pas une pause dans l'album, il est plutôt pêchu et diversifié, avec quelques passages très rapides, et même un solo de guitare assez développé. Il m'aura fallu presque un an pour rédiger ce long texte autobiographique sur la dépression et les addictions. C'est aussi le morceau de l'album le plus fourni en références littéraires, et je laisse le soin aux auditeurs de les retrouver...

AW : Celui-là a été très difficile à travailler. Il y avait des éléments très disparates à assembler: rythmiques metal, claviers new-wave, chant « gainsbourgien », choeurs célestes... je crois qu'il y a même un solo de theremin à la fin. C'était le plus compliqué à mixer, je suis content qu'il s'insère correctement parmi les autres titres.

5.) Salope

EW : En dépit d'un titre qui pourra paraître offensant, ce morceau n'est ni sexiste ni violent, c'est plutôt une évocation amère du dépit amoureux. Je me suis depuis longtemps préparé à l'idée que certaines personnes ne supporteraient pas cette piste, soit à cause du titre, soit parce qu'elle est plus proche d'une chanson française sombre que du métal... Encore une fois, je ne me soucie pas d'appartenir à une catégorie musicale.

AW : On est quand même assez loin de la variété. Je crois que le terme « avariété » qu'El Worm avait sorti il y a quelques temps désigne parfaitement l'atmosphère de ce titre. On a l'impression que le groupe joue dans un hangar humide, sur des instruments rouillés. Au tout départ, la chanson était assez propre, très « radio friendly », puis on a décidé de la plonger dans un environnement qui évoque les premiers Jesus and Mary Chain, ce qui la rend plus intéressante et la met en adéquation avec le texte. Ca a fini par contaminer le reste de l'album ! Plus de rouille, plus de rouille !

6.) Des Hauts des Bas (cover Stephan Eicher)

EW : J'adore l'exercice de reprise! Sur « France » nous en avions enregistré deux, de Gainsbourg (« La Décadanse », en duo avec Christelle de C-Rom) et Type O Negative (« Chrstian Woman »). En live, il nous est parfois arrivé de jouer des choses inattendues, comme du Rita Mitsouko et même NTM! À l'inverse de « Salope », nous avons pris ici un morceau de variété pour en faire un titre torturé et lourd, avec des nuances psychédéliques. « Des Hauts des Bas » est donc une chanson de Stephan Eicher (un texte de Philippe Djian) parue en 1993 sur l'album « Carcassonne ». J'ai toujours porté une grande admiration au chanteur suisse, ses albums ont accompagné les deux tiers de mon existence. Je lui ai envoyé notre version sans trop m'attendre à une réponse, et j'ai eu la surprise de recevoir en retour un message de remerciement charmant de sa part, avant de le rencontrer brièvement et d'échanger quelques mots à l'issue du dernier concert de la tournée « Eldorado », dans les coulisses du théâtre des Folies-Bergères. J'espère que nos routes se recroiseront prochainement.

AW : Je n'avais qu'un souvenir lointain de cette chanson, j'avais davantage en tête « Déjeuner en paix » ou même des titres plus anciens comme « Combien de temps »... j'ai donc travaillé ce morceau comme s'il s'agissait d'un original de Wormfood, sans jamais me référer aux sonorités du titre d'Eicher. J'aime qu'une reprise amène le morceau vers une toute autre atmosphère que celle prévue à l'origine, c'est selon moi plus intéressant qu'une simple copie carbone.

7.) Le Seul Amour

EW : Oui, le seul amour qu'il reste au terme de « Posthume », c'est l'amour de Dieu. Un Pur Amour qui exige la destruction de soi, de l'amour-propre, de la volonté. Il faut se diluer dans la contemplation cette « obscurité consolante », jusqu'à s'y fondre pour l'éternité. Ce morceau, très fervent, renferme à 5:46 une expérience sonore sans précédent, puisque nous avons tenté d'y définir les propriétés acoustiques du Divin. C'est avec une grande fierté, et au fruit d'un long travail engageant notre réflexion métaphysique et notre Foi, que nous proposons pour la première fois cette reconstitution du « Son de Dieu » au grand public.

AW : Ce morceau est l'un des plus singuliers sur lesquels il m'ait été donné de travailler. Il fallait pousser davantage cette recherche de pesanteur, de profondeur et de noirceur mystique, il y a beaucoup de traitements inhabituels sur les sons. Et puis un jour, El Worm vient me voir et me demande de créer « le son de Dieu ». Jusqu'ici les défis que m'imposaient certains artistes s'en tenaient à la justesse du chant, au calage des grosses caisses, à la captation d'un orchestre de 50 musiciens, des choses finalement assez banales. Ici j'ai dû improviser, visiter divers lieux saints afin de m'imprégner de ce qui caractérise leur atmosphère. J'ai fini par rencontrer Dieu, et je peux vous affirmer qu'Elle fait ce son-là.


8.) EWB28IF

EW : « Posthume » se referme sur une note fraîche et aérée. Comme une mise en bière.

AW : Cet instrumental est étrange et inclassable. Ce pourrait être un hymne, la bande-son d'une parade empoisonnée, mais très fière et très digne. Un magnifique générique de fin pour clore l'histoire de la vie sur terre !


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