Uriel interview ELVIRA MADIGAN

Que les Cradle-maniaques se lèvent de leur cercueil, il y a de la concurrence à la porte du cimetière ! Et même plus, car Elvira Madigan, one-man band venu de Suède, ne se contente absolument pas de reprendre à son compte ce qui a fait le succès de Dani et sa horde, mais y greffe un stupéfiant savoir-faire dans les domaines de la mélodie et de l’écriture rythmique. Et en plus Markus a des choses intéressantes à raconter, alors n’hésitez pas à en profiter pour découvrir celui qui pourrait bien, avec un petit coup de pouce du destin, faire bientôt une entrée fracassante sur le devant de la scène extrême…

VS1 - Cher Markus, j’ai le plaisir de te souhaiter la bienvenue sur Violent Solutions, et j’espère que tu auras plaisir à répondre à ces quelques questions. Mais avant tout, dis-moi comment tu as accueilli la performance de la Suède à la dernière Coupe du Monde de football, qui a été sévèrement ejectée par le Sénégal après un premier tour de rêve. Bien sûr le sport est fait de glorieuses incertitudes, mais tout de même, n’est-ce pas là un revers assez rude pour ton pays ?
Salut ! C’est marrant que tu me demandes ça. Parce que, tu vois, je dois faire partie des 0,0000001 % de la population suédoise pour qui le sport n’a aucun intérêt. A l’école j’avais pour habitude de faire sauter les courselviraimage1.jpg (20525 octets) de gym et de sport (en fait c’est un secret, mais j’imagine que plus personne ne peut me mettre le grappin dessus maintenant !).
Je ne suis pas quelqu’un qui retient facilement le programme TV, donc je ne sais jamais au bon moment ce que j’aurais potentiellement envie de regarder, et ceci n’exclut pas le foot. Beaucoup de gens trouvent cette aversion de la télé étrange chez moi, mais bon, au moins j’ai le temps nécessaire pour me consacrer à plein à Elvira Madigan !

VS2 - On est là pour parler musique avant tout, pas vrai ? Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, je dois te dire que j’ai eu envie de m’intéresser à Elvira Madigan presque par hasard, au détour d’une ou deux chroniques dithyrambiques découvertes sur des webzines de taille plutôt modeste. Sinon je n’avais jamais eu vent du nom de ton projet. Est-ce que tu centres ta promo exclusivement sur des supports Internet bien précis ? Chaque mois on découvre des tonnes de nouveaux groupes dans des zines ou e-zines à large public, et la plupart de ces nouveaux groupes n’arrivent même pas à la cheville d’Elvira Madigan ! As-tu une explication rationnelle pour ce profil bas et la diffusion confidentielle de ton œuvre jusqu’à présent ?
La raison pour laquelle ma promotion peut paraître ciblée sur certains webzines tient plutôt de la coïncidence. Et il y a plus d’une explication à cela. Je m’occupe de tout moi-même et j’essaie de dispatcher autant de copies promo que possible pour des chroniques. Mais ceci implique que je ne peux pas rivaliser sur ce plan avec les gros labels qui disposent de services spécialisés dans la promo. Donc je fouine un peu à droite et à gauche, et je suis très heureux chaque fois que j’obtiens une bonne chronique dans un zine valable.
Cependant, je vérifie avec soin toutes les sources auxquelles je m’adresse, car il est notoire que le web abrite bon nombre de zines pas sérieux ou au contenu nuisible. D’autre part beaucoup de zines d’importance renâclent à chroniquer de " petits " groupes comme le mien. Et bien sûr je ne suis pas au courant de tous les zines intéressants qui existent. Mais avec chaque nouveau CD l’expérience s’élargit et la promo devient plus efficace, donc espérons que pour le prochain album Elvira Madigan obtiendra une plus grande place dans les média. Plus la discographie est volumineuse, plus il est facile d’attirer l’attention.

VS3 - Intéressons-nous de plus près à ton one-man-band. Quand as-tu démarré et avais-tu à l’époque une idée concrète de la façon dont tu voulais faire évoluer ta musique ? Quel a été le moment charnière où tu t-es dit : " OK, maintenant je veux jouer de la musique, l’enregistrer, faire de beaux layouts et gagner de la thune avec " ? Est-ce que cette entreprise s’est accompagnée d’une redistribution radicale de ton temps libre ?
Les prémisses remontent à 1995. J’ai alors commencé à m’entraîner dur pour être capable de manier guitares et clavier correctement. Avant cela j’avais seulement étudié la basse et aussi un peu exercé mon chant. Donc un gros besoin de développement s’est fait sentir, doublé du fait qu’il fallait que j’apprenne à maîtriser mes outils d’enregistrement de façon satisfaisante. J’ai commencé à enregistrer quelques riffs et des ébauches de compos, juste histoire de désengorger mon esprit, et tout ce matériel a débouché sur quelques chansons pas très sérieuses avec des paroles en Suédois qui étaient carrément lamentables (mais c’était voulu).
L’idée de monter un groupe m’a poursuivi jusque vers 1998/1999. Même après les sessions studio de 1998, qui ont donné naissance aux premiers vrais morceaux d’Elvira Madigan, je voulais inclure de nouveaux membres, c’est pourquoi ces chansons n’avaient qu’un caractère temporaire. Mais après avoir réalisé que les morceaux et leur production étaient assez bons en tant que tels, et après avoir commencé à enregistrer l’album " BlackArts ", j’ai compris que tout ce que voulais c’était créer mon art seul et sans assistance.
Même si l’idée générique d’Elvira Madigan me trottait dans la tête depuis 1995, ce n’est que vers 1998 que j’ai su dans quelle direction je devais faire évoluer ma musique. Le fait que le mouvement black metal n’a pas bouleversé ma vision outre mesure y est pour quelvira-image3.jpg (17961 octets)elques chose. Bien sûr, j’ai toujours vénéré Bathory, mais ce n’est pas ce BM old-school qui a été décisif dans mon choix d’orientation musicale, mais plutôt la troisième vague norvégienne. C’est toutefois grâce à Bathory que j’ai réalisé que l’on n’a pas besoin d’un budget massif en vue de faire quelque chose de grande qualité qui puisse être apprécié pour son originalité.
Il y a effectivement eu " redistribution radicale " de mon temps libre après la sortie de " BlackArts ". J’ai soudain été investi d’une nouvelle forme de responsabilité, mais c’est naturel car, étant donné que les gens avaient désormais l’opportunité d’acheter mes albums, ils étaient en droit d’attendre de ma part quelque chose de nouveau dans un délai raisonnable.

VS4 - Donc tu as tout créé de A à Z, y compris ta propre structure de production/distribution, Northlore Records. Certaines subtilités du metal-business m’échappent probablement, mais explique moi s’il-te-plaît quels sont les avantages de fonder un label pour ton propre groupe. Est-ce que cela n’entraîne pas des contraintes et des coûts supplémentaires ? Projettes-tu de recruter d’autres artistes qu’Elvira Madigan sous la bannière de Northlore ? D’autres projets de ta part ?
L’avantage principal d’un label personnel est bien entendu le fait que j’exerce un contrôle total de la liberté de création et du produit qui sort en définitive. Lorsque tu es soumis à des facteurs extérieurs qui interfèrent avant et pendant la réalisation d’un album, il est toujours possible que quelqu’un d’autre ait son mot à dire quant au contenu. Le chef du label pourra très bien ne pas aimer certaines chansons, ou parties de chansons, ou être en désaccord avec l’artwork, ou avoir une opinion différente de la tienne sur l’orientation à donner à la musique en général… C’est l’assassinat de la musique en tant que liberté ultime telle que j’essaie de la vivre avec Elvira Madigan. Avec Northlore Records personne ne peut influer négativement sur le processus – si je veux une influence positive, alors je suis libre de m’adresser à qui je veux, mais ce n’est pas une obligation. Ce qui est gravé sur la bande au final correspond à 100% à mes envies et à mon travail. Par exemple, personne ne va venir dire : " dégage trois des six instrumentaux ", et imposer ce point de vue. C’est certainement le côté génial d’avoir son propre label.
Sinon, je ne signerai pas d’autres groupes. Je n’ai ni l’argent ni le temps pour ça. Je pourrais très bien sortir un éventuel second projet perso, mais si je choisissais de faire ça, alors Elvira Madigan aurait forcément à en pâtir…

VS5 - Est-ce vraiment 100% intentionnel que d’être resté le seul derrière les manettes d’Elvira Madigan ? Ici en France lorsque l’on parle Suède et Metal, on a la vision qu’environ un Suédois sur deux dort avec une guitare branchée sous son oreiller… Est-ce que ce fut si difficile que ça de dénicher des musiciens pour te seconder, ou bien es-tu à ce point accroc au pouvoir absolu que tu ne pouvais pas t’imaginer déléguer le moindre aspect d’Elvira Madigan à une tierce personne ?
Hah! Oui bon, c’est vrai que la Suède peut donner l’impression que tout le monde joue d’un quelconque instrument, car la nouvelle vague du death suédois a vraiment eu la primeur de l’actualité ces dernières années – tout comme toute cette fièvre power metal qui est bien à la mode en ce moment, et qui embarque dans son train bon nombre de groupes suédois également. Je connais aussi quantité de pseudo-gratteux acoustiques qui adorent tripoter leur instrument dans les soirées branchées simplement pour attirer la gent féminine, et je pense que nous formerions une population bien plus heureuse si nous étions débarrassés de cette engeance là. Donc j’imagine que le fait d’être un peuple " musical " a ses bons et ses mauvais côtés.
En ce qui concerne ma solitude au sein d’Elvira Madigan, je suis ouvert à toute possibilité pour le futur ! Si je rencontre des gens motivés qui ont plaisir à jouer ce type de musique et ont l’esprit d’équipe, alors il est possible qu’Elvira Madigan devienne un groupe un jour. Mais je sais aussi que je suis extrêmement " accroc au pouvoir " (comme tu l’as dit), ce qui pourrait poser des difficultés. A l’heure actuelle je gère tous les instruments à la fois et les chansons sont entièrement basées sur les arrangements et les structures que j’ai mis sur pied du début à la fin. Et si quelqu’un devait avoir une opinion réservée quant à tel ou tel arrangement et exiger qu’il soit supprimé, cela pourrait dans mon esprit ruiner la chanson entière sans même que les autres membres s’en aperçoivent. Je pense que cela aurait vite fait de me pomper le chou ! Il est donc nécessaire, je pense, que je continue à tout écrire et tout arranger à la manière d’un tyran, si c’est pour le bien d’Elvira Madigan.

VS6 - Je connais au moins l’origine du nom Elvira Madigan par rapport au film, mais je ne parviens toujours pas à m’expliquer comment tu en es venu à l’utiliser en connexion avec un groupe de metal extrême ! Y a-t-il un lien dont je ne suis pas informé, ou est-ce que tu as pointé ton doigt sur une encyclopédie au hasard un soir de cuite ? Quelle que soit la bonne hypothèse, laisse moi te féliciter pour ce choix qui est phonétiquement cool, voire fascinant.
Je l’ai choisi uniquement pour le côté " phonétiquement fascinant ", comme tu dis si bien ! Honnêtement, j’ai toujours été un loser pour ce qui est de choisir des noms, encore plus des noms en Anglais. Des noms de groupes comme Tiamat et Hexenhaus sont géants, je trouve ! Et comme je n’ai pas débuté avec des paroles en Anglais, ça m’a semblé idiot de prendre un patronyme anglais. Quelque part au fond de mon subconscient, ce nom " Elvira Madigan " a fait tilt, mais je ne me rappelle plus dans quelles circonstances… Hey, Elvira Madigan a quelque chose d’intrigant. Il me colle mieux que n’importe quel autre nom, et fonctionne aussi pour le public non-Suédois de par l’image de " conte de fée " captivant qui y est rattaché. Donc je suis très content d’être tombé dessus. Il m’autorise à faire ce que je veux de ma musique sans que l’image générale du projet semble bizarre ou excessivement décalée. Je veux dire par là que tu ne peux pas vraiment appeler ton groupe Blood, Guts & Death et jouer une musique du type Michael Bolton, pas vrai ???

VS7 - Sois gentil de consacrer quelques phrases à chacun de tes CD. Il y en a deux (sans compter le premier album unreleased), et je suis d’avis que ta progression de l’un à l’autre est essentiellement verticale, à savoir que tu as sensiblement conservé la même ligne de composition, d’ambiances et de style, mais que tu as boosté la maîtrise technique et le côté " killer " des mélodies, etc. Est-ce que tu es prudent lorsqu’il s’agit d’accueillir de nouveaux sons ou influences dans ton univers musical ?
J’ai enregistré la première démo (" Varsel ") en 1998, c’est elle qui, plus tard, est devenue le " premier album unreleased ". C’était juste parce que je pensais que les chansons et la production méritaient plus qu’une simple démo-cassette, et puis je savais que je n’allais certainement pas réenregistrer ces morceaux. L’album comprend en tout huit chansons, avec une intro, une outro, une section médiane instrumentale et une cover d’un vieux titre de Magnum – que j’espère à propos retravailler pour un prochain CD ! Les cinq morceaux " metal " sont ceux que tu retrouves en bonus tracks sur " BlackArts ". Ces morceaux étaient le tout début d’Elvira Madigan, et ils résument bien ce que je voulais faire de ma musique. A l’époque j’étais gravement excité parce que, jusque là, je n’avais encore jamais enregistré quelque chose de sérieux par moi-même. C’est devenu un ensemble de titres très froids à cause de la production crue et underground, mais ça m’allait très bien alors. Avant et pendant les sessions d’enregistrement je n’avais écouté que du black metal bien glacial de type Emperor ou Vargavinter.
La session d’enregistrement suivante fut terminée vers fin 1999, et c’est à cette époque que le website a vu le jour. Comme tu l’as remarqué, le style était à peu près le même bien que les mélodies étaient un peu plus évoluées et le concept plus réfléchi. " BlackArts " a aussi eu droit à une prod un poil meilleure, et des chansons globalement plus variées. Six morceaux ont des paroles, et si autres pas. Certains sont plus heavy que sur " Varsel " et d’autres font un grand pas de côté par rapport au black metal en général (comme l’instrumental final " Venus ", la demi-ballade " Ulv " et le " James Bond "-metal de " Gwenhwyfar " avec l’intro bluesy). Pourtant le concept entier reste chanté en Suédois. Les lyrics sont un peu moins folkloriques et plus orientés magie noire – d’où le titre du CD. J’ai mieux défini la direction musicale avec la variation speed / progressif et la dose salvatrice de black symphonique. La musique folk a également joué un plus grand rôle sur cet album, puisque ma playlist à cette époque là comportait beaucoup de mes bons vieux Skyclad adorés ! " BlackArts " a été sorti officiellement seulement un an plus tard (2000), lorsque j’ai fondé mon label.
De l’hiver 1999 à l’automne 2000, j’ai été profondément plongé dans la réalisation de " Witches – Salem (1692 vs 2001) " qui était dès le départ censé être une pièce maîtresse pour ce qui est de mon accomplissement en tant que musicien. L’album est beaucoup plus varié encore que les précédents, avec certains des titres les plus rapides que j’ai jamais composés (" Häxor, Maror och Vittror ") et des chansons très progressives et émotionnelles (" Kvinnorovet " et " Ritual (Varsel del 1) "). La production générale a connu un grand bond en avant avec un son plus chaud et plus solide qui a aidé à mettre Elvira Madigan en lumière. " Witches… " possède un concept encore plus élaboré qui traîte des immolations par le feu des sorcières ou des contes et histoires au sujet de différentes sorcières. Pour la première fois certains textes sont en Anglais ! Ce dernier CD reprend en gros les ingrédients qui font Elvira Madigan, en en forcissant la dose et la puissance. Donc on pourrait dire que " Witches… " est l’album qui définit Elvira Madigan. En enregistrant cet album j’ai fréquemment effectué des retours en arrière vers ce que j’avais déjà réalisé. Je n’avais plus écouté de black depuis " Cruelty and the Beast ", qui avait occupé le haut de ma playlist toute l’année suivante. Le CD en a beaucoup bénéficié, mais ça m’a aussi conduit à beaucoup plus expérimenter, réécrire ou modifier mes morceaux. Par exemple beaucoup d’instrumentaux sont plus dans une veine blues que metal. Ce besoin d’expérimenter s’est avéré sain, car j’ai appris à étendre mes capacités et j’ai réalisé qu’il y avait des choses que je ne voulais absolument pas entendre dans Elvira Madigan.
Pour répondre à ta question sur l’intégration d’éléments nouveaux : j’aime inclure de la nouveauté sur chaque CD mais je me réserve des avancées assez modestes si on compare ça aux groupes qui sautent d’un style à l’autre d’album en album. Elvira Madigan est déjà tellement varié comme ça que je pense qu’incorporer de nouveaux styles ne ferait qu’accroître la confusion. Elvira Madigan est le reflet de mes goûts musicaux personnels fondus en un seul style.

VS8 - Je pense ne pas trop me tromper en affirmant que tu joues une forme de black metal recourant abondamment à des éléments connexes comme des arrangements symphoniques, du riffing heavy, etc. Comment les gens décrivent-ils en général ta musique ? Comme je viens de le faire, ou bien utilisent-ils toute la gamme d’adjectifs pompeux, genre " hey, c’est de la balle, trouvons un nouveau créneau de marché pour ce truc ! " ? Quelle est ta position générale par rapport aux labels qui accolent des étiquettes aux groupes ? N’est-ce qu’une affaire de marketing, ou bien est-ce que les fans ont réellement besoin de trier leur consommation en niveaux et catégories, comme au supermarché ? Prends des groupes comme Cradle of Filth et Limbonic Art par exemple. Les deux sont classés dans le black metal symphonique, pourtant je ne pense pas qu’on puisse trouver de très nombreuses similarités dans leur son… Avec un tel raisonnement chaque groupe devrait essayer de se distinguer de ses concurrents. Donc, selon toi, dans quelle mesure les frontières sémantiques sont-elles raisonnables ou opportunes pour ce qui est de la promotion d’un groupe ?
En général les gens ont un mal fou à décrire mon style. Ca dépend principalement s’ils sont familiarisés ou pas avec les types extrêmes du metal. Certains disent juste black symphonique, d’autres avancent des adjectifs comme avant-garde, folk ou metal artistique. Vu que mes CD fusionnent beaucop de styles de metal, je pense que ceux qui qualifient Elvira Madigan d’avant-gardiste se rapprochent le plus de la réalité. Mais cela entraîne immédiatement un autre problème ! Tu vois, ce qui dans la scène metal est qualifié d’avant-gardiste est généralement plutôt bizarroïde et échappe à toute référence. Or, Elvira Madigan contient trop de mélodies et trop peu de cette excentricité pour correspondre à cette idée. La musique est davantage dans les traces du speed metal et, à cause des vocaux et des atmosphères, il y a également cet esprit black metal qui saute aux yeux.
Moi-même je parle officiellement de black metal, Mais c’est surtout pour ne pas duper ceux qui écoutent uniquement Metallica ou Hammerfall. Donc c’est un sujet délicat !
Maintenant, mettre des étiquettes sur la musique est malheureusement une nécessité et en même temps, parfois, une injure à a notion d’art. S’il y a un groupe qui t’interpelle mais dont tu n’as pas encore écouté la musique directement, je suis sûr que tu recherches au moins une forme de classification pour savoir à quoi t’en tenir. Et le metal aujourd’hui possède énormément de genres, donc peu importe qu’on n’aie pas cette " catégorisation " en grande estime, je crois qu’on est toujours tenté d’en faire usage sans trop y penser.
En même temps il y a ce phénomène dont tu parles. Le black metal a explosé, et des groupes comme Dimmu Borgir sont nominés pour des Grammy Awards dans leur Norvège natale. Et comme le public de ces groupes est très vaste à l’heure actuelle (bien qu’il diminuera tout comme le public death metal qui était en vogue au début des nineties), les gens qui ne s’y connaissent pas énormément ou n’en ont pas grand chose à faire de la culture metal sont tout à fait à l’aise avec ces classifications grossières. Moi-même je suis en plein milieu de ce piège ! Par exemple je suis flatté que des gens tracent des parallèles entre Elvira Madigan et Cradle of Filth. Mais certains négligent de mettre en avant les nombreuses différences, et au bout du compte ne retiennent que cette idée de similitude couplée à l’étiquette de " black metal ". Le black metal comme le pratique Marduk est très différent de ce que je fais. Et bien sûr il y a toujours cet amalgame entre black metal et Satanisme et, bien que j’y connaisse un rayon en la matière et en trouve certains aspects fascinants, je ne suis en aucun cas un Sataniste et je ne veux pas qu’Elvira Madigan soit considéré comme une entité sataniste.
C’est vraiment un sujet inextricable. Tu peux aussi tracer un parallèle avec les mp3. C’est un bon moyen de promotion, mais ça encourage aussi les gens au vol. A présent ce n’est pas encore aussi néfaste que cela pourrait le devenir si les gens commençaient vraiment à télécharger dans des proportions extrêmes et à ne plus acheter de disques du tout. Soudain les labels ne font plus autant de bébéfices qu’auparavant et donc n’invetsissent plus autant dans leurs groupes, ce qui pourrait à terme nuire à la qualité musicale. Enfin, vu que mon label est extrêmement petit, cela ne s’applique pas vraiment à moi. Je crois avoir prouvé qu’il est possible d’accomplir des choses très acceptables avec un budget modique.

VS9 – En parlant de Cradle of Filth, ai-je tort si je dis que ce groupe compte parmi tes influences majeures ? Tu utilises plus ou moins les mêmes ingrédients, bien que tu les utilises différemment selon moi, mais la chose qui m’a fait immédiatement faire la relation – particulièrement sur " Witches… " – est le rythme vocal et l’alternance entre le chant grave et les cris écorchés qui rappellent beaucoup ce que fait Dani sur la plupart de leurs chansons. Honnêtement, est-ce que Elvira Madigan a déjà été taxé de clone de Cradle of Filth ? Quels seraient tes arguments pour contrer une telle rumeur ? Comment réagis-tu lorsque tu vois que la moitié de la scène considère Cradle comme des tapettes corrompues ?
Je suis ravi que tu poses la question de cette manière, surtout par rapport à mes remarques sur Cradle of Filth dans la question précédente. Cradle of Filth ont été une influence immense pour moi lorsque j’ai débuté. Tout comme l’ont été (et le sont toujours) Blind Guardian – et je crois qu’on peut aussi l’entendre dans ma musique, même si les gens choisissent de s’en tenir à la première référence.
Pour ce qui est donc de Cradle of Filth, je pense toujours que leurs albums jusqu’à " Cruelty and The Beast " inclus sont totalement fabuleux ! Ce n’est pas dans mes intentions de copier le chant de Dani, mais je cherche toujours à avoir un panel large au lieu du hurlement de base. La musique en a besoin et je pense que ça a un rendu sombre et théâtral intéressant. Je suis aussi comblé que tu aies remarqué que, bien que j’utilise les " mêmes " ingrédients, j’en fais un usage très différent.
Certains magazines ont bien sûr fait état des similitudes à différents niveaux. L’un d’eux a poussé jusqu’à appeler Elvira Madigan la " petite sœur " de Cradle of Filth (quoique je trouve cette formule plutôt mignonne et marrante), et deux ou trois autres ont été si frappés par les ressemblances qu’ils en ont fait le cœur de leurs chroniques. Et ça a le don de m’énerver un peu, je dois dire, étant donné que je fais appel à des éléments bien plus émotionnels et à des interludes plus doux avec moins de paysages sonores horrifiques. Mais autant que je sache les groupes se démènent avec de telles rumeurs depuis que le monde est monde… Regarde les merveilleux Crimson Glory à l’apogée de leur talent (c’est-à-dire pendant la promotion de " Transcendance "). Plusieurs zines n’ont pas arrêté de les comparer à Queensryche, ce qui leur a plus ou moins gâché une belle carrière, mais lorsqu’on revient sur leur musique avec le recul, les deux groupes sont en fait très différents.
Pour ce qui est du coup des " tapettes corrompues ", j’imagine qu’il y a une multitude de causes. Peut-être que tout le monde est un peu jaloux, c’est un fait. Mais en même temps, un groupe qui bâtit son marché autant grâce à la musique que grâce à des stocks de marchandise démesurés ne doit pas s’étonner qu’on le remette plus ou moins en question. Le fait que leur musique soit devenue moins intéressante depuis le départ de Nicholas Barker joue aussi un rôle évident. Je ne veux marcher sur les plates-bandes de personne, ni choquer les fans, puisque je respecte et aime toujours le groupe. Ceci étant, il est très clair que l’ego de l’ami Dani Filth est devenu encore plus vaste que la popularité actuelle du groupe, et ceci n’est en rien étranger aux flots de remarques désobligeantes qui fusent dans leur direction. C’est particulièrement vrai au sein de la communauté metal, ou tout le monde est très proche de tout le monde et où il existe un rapport d’égalité entre artistes et fans que n’ont pas les autres styles de musique.

VS10 – Par extension, comment expliques-tu le fait général que des artistes idolâtrés passent du jour au lendemain au statut de dernières merdes sur Terre à partir du moment où ils commencent à vivre de leur musique, ou lorsque les gens jugent qu’ils deviennent trop " commerciaux ", trop " untrue ", etc… Est-ce que la jalousie a beaucoup à voir là-dedans ? Si de telles critiques féroces devaient se porter un jour sur Elvira Madigan, penses-tu que tu aurais l’envie de continuer, ou bien considérerais-tu un changement complet de style / direction ?
J’espère que les gens ne réagissent pas complètement par jalousie. Bon, c’est bien connu que les groupes et artistes qui obtiennent subitement un gros budget ne sont plus aussi affamés et passionnés qu’avant. Ils peuvent se permettre d’être paresseux et de continuer pourtant à attirer beaucoup d’attention, puisqu’ils sont déjà très connus dans la scène. La plupart de ces groupes nieront probablement que leur créativité musicale est de moindre qualité avec un gros budget, mais désolé, c’est comme ça. Queensryche, Megadeth et certainement Metallica en sont de parfaits exemples. C’est tellement évident que leur passion d’autrefois surpasse celle de leur travail actuel… On pourrait citer mille groupes comme ça mais je vais éviter de me faire des ennemis.
Si des critiques sur mon intégrité me parviennent, alors je réagirai sans aucun doute. Mais cela n’affectera jamais la musique. Ca peut paraître des paroles en l’air, mais si j’ai commencé Elvira Madigan, c’est pour faire la musique que JE ressens comme parfaite. Très égoïste sans doute, mais c’est la raison pourquoi je persévère. J’essaierai quoi qu’il arrive de préserver la flamme passionnée, avide et violente de ma musique.

VS11 – Un autre groupe me vient à l’esprit en connexion à Elvira Madigan, à savoir Dead Silent Slumber, le projet solo de ton compatriote Jens Ryden de Naglfar, ceci à cause de l’aura majestique et ésotérique de vos musiques respectives, mais aussi parce que aussi bien lui que toi êtes des autodidactes multi-instrumentistes et supérieurement doués. Connais-tu et apprécies-tu son album ? Au sens large, à quel point est-ce difficile d’être son propre prophète ? Est-ce que tu dois penser toutes les lignes instrumentales à la fois, car il est assurément impossible de " jammer " comme le fait un groupe en répétition ? A ton avis, est-il plus simple de parvenir à un résultat cohérent lorsqu’on est seul à bord que lorsqu’il y a différents membres qui apportent chacun leur expérience et leurs idées ?
Je n’ai jamais écouté Dead Silent Slumber, mais peut-être que je devrais vu que tu en dis le plus grand bien. J’ai un album de Naglfar et je trouve ça tout à fait sympathique.
Ecrire tous les instruments à la fois est une tâche plutôt exigeante, et c’est pourquoi cela prend tout ce temps pour finaliser un CD. Le fait que je ne puisse pas répéter est assez frustrant de temps en temps, car il faut à chaque fois recaler les bandes pour savoir ce qui va ou pas. Et il faut sans cesse te remettre en question et avoir le caractère de supprimer telle ou telle partie que tu as sué à créer. Je ne peux pas dire que tout est rose et toujours joyeux, mais la motivation intérieure pousse toujours et encore jusqu’à ce que le résultat me récompense de mes efforts.

VS12 – A propos de Dead Silent Slumber, je sais que M. Ryden a accueilli pas mal de guests sur son album pour des solos, du chant clair, du chant féminin, etc. Est-ce une idée à laquelle tu songes pour Elvira Madigan, en vue d’enrichir la musique ou de donner une image " all-stars " qui n’est pas superflue pour le côté réputation ?
Je vais avoir un guest sur le prochain disque que je sortirai et qui sera un album de reprises. Pour le successeur de " Witches… " j’espère avoir du chant féminin. Mais je ne veux pas transformer Elvira Madigan en une sorte de club " all-stars " comme peut l’être Ayreon. Bien sûr ça vendrait beaucoup mieux, mais pour moi ce n’est pas un argument décisif. Encore une fois avoir le contrôle total est pour moi primordial, et aussi le fait que tout ce que je mets sur mes albums, j’aime bien l’avoir appris et être capable de le jouer moi-même. C’est un sentiment formidable que d’écouter une chanson finie et de se remémorer tout le travail et l’angoisse qu’elle a representés pour chaque instrument. C’est une immense satisfaction.

VS13 – J’aimerais consacrer quelques lignes à ton jeu de piano / synthé, qui est pour moi parmi les plus complexes et convaincants que j’ai écoutés dans le milieu du metal. As-tu suivi une formation classique à cet instrument ? D’autre part je suppose que tu travailles chaque partie de synthé en dehors du cadre metal pour ensuite adapter les lignes adéquates en cours de composition, à un moment M. Est-ce que j’ai raison sur ce point ?
Premièrement merci de tout cœur pour cette remarque flatteuse. Ca réchauffe ! Et deuxièmement c’est drôle que tu arrives à tout discerner aussi clairement, mieux que moi-même pour ainsi dire ! En effet je compose toutes les lignes symphoniques en dehors du squelette des chansons, exactement comme tu l’as vu. Je me décide sur quelles notes et quelle gamme de tons je vais utiliser pour un passage donné, puis je commence à bidouiller avec mon clavier afin de créer l’émotion appropriée. Et non, je n’ai pris aucun cours de solfège ou quoi que ce soit. Je suis à la base très têtu, si bien que si je n’arrive pas à jouer quelque chose que je me suis mis en tête, et bien je m’exerce comme un forcené jusqu’à ce que ça fonctionne. Il est nécessaire d’être un peu obstiné pour progresser et, pour autant que je puisse en juger, aucun chemin n’est assez long ou escarpé si tu es convaincu du but que tu veux atteindre.

VS14 – Il y a quelque chose que je trouve plus ou moins discutable sur " BlackArts ", et qui s’est beaucoup amélioré avec " Witches… ", à savoir le fait que le flux des chansons est très fréquemment interrompu ou dévié par les parties atmosphériques, et qu’on a ainsi une écoute extrêmement fragmentée sans réel fil rouge. Bon, ce n’est pas un reproche en soi, car j’aime énormément lorsque ma musique explore différentes directions avec des breaks et des expérimentations à la pelle, mais d’une certaine façon j’ai trouvé que la mayonnaise ne prenait pas très bien sur " BlackArts " pour ce qui est du plaisir musical pur. Est-ce que tu vois où je veux en venir ? A ton avis, est-ce que le style d’Elvira Madigan supporte avantageusement les scénarios et structures labyrinthiques ? Lorsque tu as un synopsis de chanson sur le papier, est-ce que tu te laisses une grande marge pour les ajouts, les modifications ou les éventuelles improvisations ?
Là je ne suis pas complètement d’accord. Je trouve que les arrangements de " BlackArts " sont au contraire plutôt réussis, même pour certains parmi les meilleurs que j’ai réalisés ! Il m’a d’ailleurs fallu travailler très dur pour que le nouvel opus ne soit pas de qualité inférieure au niveau structurel. Peut-être que ta perspective sur ce point est affectée par le fait que " BlackArts " souffre d’une prod un peu en-dedans. Il y en fait plus d’un fil rouge incontestable dans " BlackArts ", si tu penses notamment aux mélodies qui courent sur plusieurs morceaux différents (par exemple " Svartnatt " est le ciment fondateur de l’album et est directement responsable pour des morceaux comme " Ulv " et " Drakens Tårar "). Dans " Witches… " ce type de thèmes musicaux récurrents est plus rare, même s’il y en a quelques uns aussi. Bien entendu, " BlackArts " a plus de breaks et est un album plus technique avec l’influence de groupes comme Mekong Delta et autres groupes progressifs. Mais comme tu le fais remarquer, les breaks et les scénarios labyrinthiques sont en quelque sorte la raison d’être d’Elvira Madigan. Chaque chanson est comme une histoire ou comme une fresque et je travaille en général sans me baser sur des structures " bateau " qui me restreindraient dans ma liberté d’action. La raison de ces structures changeantes est que les arrangements répétitifs ont tendance à très vite me gaver au possible.
Pour ce qui est de ton commentaire sur l’improvisation : oui, en effet, j’essaie d’improviser le plus possible parce que cela permet de rendre la musique plus vivante et moins mathématique. En fait je n’écris pas grand chose sur le papier, mais je travaille la chanson en parallèle à la boîte à rythmes. Ensuite je retravaille la batterie en fonction des riffs et mélodies que j’ai créés et je change ce qui a besoin d’être changé.

VS15 – Quelle(s) marque(s) de bière recommandes-tu pour une consommation massive sans risque de gueule de bois fatale ?
Un voyage en Angleterre est toujours une bonne expérience, pratiquement toutes leurs bières sont succulentes ! C’est ce que j’ai retenu de mon tour promotionnel 2001 et de mon trip Skyclad. Dans mes souvenirs la bière allemande est aussi excellente. (NdJ : Ah ?)
Un avertissement contre les bières suédoises qui sont abominables pour la plupart.
Mais pour être honnête (et peut-être un peu rabat-joie), le fait est que je consomme très peu d’alcool. J’ai bien peur qu’Elvira Madigan soit une maîtresse très stricte qui ne tolère pas que je ne sois pas sobre en permanence ! Contrairement à certains pour qui c’est un stimulant, je ne peux pas me permettre d’être bourré pendant que je compose ou enregistre.

VS16 – Un mot sur le mix sonore. Pour moi c’est stupéfiant qu’une autoproduction bénéficie d’un son aussi propre et puissant. Où l’as-tu obtenu ? As-tu fait appel à des ingénieurs pros pour un tel résultat ? Y a-t-il une raison spéciale pour laquelle les vocaux me semblent un peu en retrait ?
J’ai mon propre studio et j’y enregistre l’ensemble du matériel. Et c’est à travers les années de pratique que je suis parvenu au son actuel. J’ai appris l’un ou l’autre " truc " et je connais désormais les limites de mon installation. Je ne fais pas secret du budget misérable dont je dispose, et j’essaie à chaque fois de parvenir au résultat optimal malgré ces moyens modestes. Pour l’heure j’aime autant ne pas mentionner le type d’équipement que j’utilise au studio.
Je fais tout par moi-même : enregistrement, production et mixage. Et ce n’est qu’à travers les nombreuses erreurs que l’on commence à s’en sortir honorablement. Parfois il est dur d’être objectif sur son propre travail, surtout lorsqu’on prend en compte la solitude totale dans laquelle j’opère.
Les vocaux sont en retrait sur " BlackArts ", ce qui tient au fait que je n’avais pas le même équipement à l’époque de cet enregistrement. Le DAT que j’utilisais comme enregistreur Master a poussé les vocaux trop vers le fond. Pour le mastreing de " Witches… ", j’ai laissé ce DAT au placard, donc si tu as des problèmes au niveau des vocaux sur cet album, alors ça peut provenir en partie de ta hi-fi. Mais comme dit précédemment, les erreurs sont riches d’enseignements et le coup des vocaux en est un parfait exemple. A l’époque j’avais peur que la production des vocaux interfère avec le feeling que je voulais pour " BlackArts " si je les mettait trop en avant.

VS17 – L’album " Witches… " est – je cite : " un juste mémorial pour toutes les femmes qui furent, par milliers, massacrées sur le bûcher à travers l’Europe médiévale ". Et au-delà je sens comme un amour immodéré du Christianisme et du magnifique outil de sagesse que fut la Grande Inquisition. Mais nous n’en sommes pas là. Comment en es-tu venu à dédier un albuim entier aux sorcières martyres ? Es-tu un passionné des comptes-rendus historiques qui témoignent de cette sombre époque ? Es-tu toi-même épris d’une sorcière ?
En fait c’est un peu par hasard que le CD a pris cette direction conceptuelle. La septième plage (" Häxor, Maror och Vittror " – ce qui signifie " Sorcières, Cauchemars et ???? ") a été écrite durant la session de " BlackArts " et fut de ce fait le premier titre du CD " Witches… ". Au départ ça devait même être le titre de l’album. Puis au cours des compositions j’ai commencé à écrire des textes tournant autour du thème des sorcières, d’abord sans en faire une fixation, mais en fin de compte j’ai réalisé que je tenais une bonne base pour un concept-album dédié au sujet. Donc je me suis plongé dans des recherches sérieuses pour en découvrir davantage sur le contexte historique des inquisitions et des procès de sorcellerie de Salem. C’est pourquoi tous les instrumentaux ont des titres qui réfèrent directement à l’Inquisition, comme par exemple l’année de formation de la première inquisition (" Anno Domini 1232 "), l’individu tordu qui en a été à l’origine (le pape " Gregory IX ") et la devise encore plus tordue qui leur servait de principe (" ecclesia non novit sanguinem ", c’est-à-dire " l’Eglise n’est pas souillée par le sang "). Pour ce dernier titre j’ai juste ajouté un point d’interrogation histoire de marquer la légère contradiction. Le sujet des sorcières est pour le moins captivant car il est symptomatique : si on pense à tout le mal qu’a causé l’Eglise au cours des siècles, et pas une fois ils n’ont levé le petit doigt pour porter la responsabilité de leurs actes, et qui plus est ça a toujours été tellement facile pour eux – et ça l’est toujours – de condamner tous les autres… Je trouve ça assez révoltant.

Et non, même si les sorcières sont plutôt affriolantes et sexy, je ne suis pas amoureux de l’une d’entre elles ! Remarque, je n’aurais rien contre si elle acceptait de me partager avec Mme Madigan ! Et peut-être aussi si elle était aussi séduisante que la sorcière de la couverture du CD !

VS18 - J’ai toujours trouvé que Luis Royo est un des meilleurs dessinateurs toutes catégories confondues. Comment as-tu décidé d’utiliser ses illustrations pour tes albums ? As-tu eu à payer des droits pour ce faire ? Est-ce qu’à présent tu te sens un peu " obligé " de faire figurer ses amazones moitié-dénudées sur les prochaines couvertures d’Elvira Madigan ?
Lorsqu’il est devenu certain que j’allais sortir " BlackArts ", je me suis mis en quête d’un artwork adéquat. J’ai toujours beaucoup aimé l’art et spécialement l’art fantasy et l’art dark. Mais j’apporte un soin maniaque à ce que la couverture représente la musique et vice-versa, de façon à ce que la complémentarité soit la bonne. Certains artistes étaient soit trop fantasy (Boris Vallejo), d’autres pas assez sombres, d’autres trop lumineux et angéliques (Jonathan Bowser) et d’autres tout vonnement trop " Chrétiens " (Rodney Mathews). Un autre artiste avait ma préférence n°1 mais son éditeur ne distribuait pas de licence pour les couvertures d’albums. Il s’agissait du dessinateur de nymphes Brian Froud.
J’avais un livre de Luis Royo et un beau jour l’idée m’a frappé que c’était exactement le genre de dessins que je recherchais !
Lorsque je tombe sur une image que je souhaite utiliser, j’écris à son éditeur (Norma Editorial) et je vérifie si elle est disponible ou non. Ensuite ils m’envoient la facture afin que je dispose de l’exclusivité mondiale pour utiliser l’image sur mes couvertures, et dès que j’ai payé ils m’envoient l’image. C’est aussi simple que ça.
Je ne me sens pas nécessairement obligé de continuer à utiliser du Royo, mais j’ai besoin d’un dénominateur artistique commun à tous mes artworks, donc tant que je trouverai dans sa collection des peintures qui coïncideront avec ma musique, je continuerai à prendre son travail en licence. Je trouve ses images à la fois sombres et esthétiques vraiment parfaites.

VS19 - Ce matin j’ai pensé à quelque chose en traînant sur un forum metal sur le web. Il y avait là quelques " jeunots " qui crachaient sur les vieux albums d’Emperor et Dark Tranquillity à cause de – je cite – la musique " primitive ". Au début je me suis senti offensé et j’ai eu envie de les remettre gentiment en place, et puis en réfléchissant je me suis rendu compte que moi-même je n’étais pas vraiment différent à l’époque, en 1996, lorsque je découvrais le black metal et que je ne pouvais pas comprendre que des gens puissent ériger Celtic frost, Bathory ou Venom à un statut culte… Bien sûr tout le monde mûrit et devient plus bienveillant envers les oldies – pour peu qu’on ait un cerveau. Mais cette constation pose la question de la vitesse à laquelles la scène metal vieillit… Par là je veux dire que, dans 5-10 ans, d’autres nouveaux-venus jugeront Arcturus, Dissection ou Soilwork totalement rétrogrades, et ainsi de suite (bien que si quelqu’un vient un jour me dire en face que Dissection sont des losers il est probable que ce sera la dernière chose qu’il dira). Il est communément " établi " que le metal d’aujourd’hui est toujours la propriété d’une population jeune et rebelle. Dans cette optique, de quoi à ton avis la scène aura-t-telle l’air lorsque ceux qui la font vivre aujourd’hui seront vieux, chauves et ventrus ? Appartiendrons-nous nous aussi, avec nos T-shirts blasphématoires, à ceux qu’on appelle les " has-beens ", comme aujourd’hui on tend à se moquer affectueusement des types qui se trimbalent en cuir et veste à patchs Rose Tattoo ? Est-ce que le metal extrême tel que nous le connaissons est fait pour durer, ou bien sera-t-il à terme absorbé dans le bouillon des sous-cultures naissantes pour former un courant global, largement accepté, sur le modèle de la plupart des mouvements qui ont commencé comme de petites poches avant-gardistes de résistance aux normes musicales en place à un point donné de l’histoire ?
Voici des commentaires fort intéressants. Je pense que la véritable old-school restera toujours les groupes qui ont tout inventé, tels que ceux que tu mentionnes (Celtic Frost, Bathory, etc.). Des groupes comme Nuclear Assalut, Anthrax et Destruction seront considérés comme old-school si le thrash renaît pour de bon. Et lorsque nous serons vieux et chiants (au secours!), nous serons très certainement des old-schools depuis une ou deux générations. Je ne serais pas surpris que dans trente ou quarante ans d’ici, les gens divisent l’évolution du metal en générations ou en décennies.
Nous savons tous que le metal ne mourra jamais, pas vrai ? Mais pour ce qui est des genres actuels, et bien je suis intimement convaincu qu’ils survivront, mais connaîtront des passages plus ou moins underground, de façon à se ressourcer de temps à autres. Depuis quelques temps c’est le power qui tient (hélas !) la corde, mais vu que Manowar reviennent fort en ce moment, il se pourrait bien que le hevay metal burné de base redécolle d’ici peu.

VS20 – Une autre question existentielle : portes-tu les cheveux longs ? Qu’en est-il de cette norme qui veut que la qualité de la musique soit proportionnelle à la longueur des cheveux ? Je pense carrément que c’est là un point que les gens semblent ne pas considérer avec assez de sérieux…
Je me suis rasé le crâne il y trois ans, mais avant ça je portais les cheveux longs depuis mon adolescence. Maintenant je ne porte pas les cheveux très courts et je pense à mes les laisser pousser à nouveau. Malheureusement ce choix dépendra beaucoup la qualité de mes cheveux, qui n’est pas terrible en ce moment, sniff… Mais bon, c’est la vie ! Du moment que je ne suis pas chauve.
Je me rappelle lorsque j’étais tout gamin et que je matais des vynils pendant des heures juste à cause du look des musiciens. D’une certaine façon il revient toujours que les musiciens les plus dévoués à leur art portent les cheveux longs. Mais à l’opposé il y a de nos jours beaucoup de groupes qui cachent leur manque flagrant de talent derrière la longueur de leurs cheveux. Beaucoup de ces groupes de power ou de prog’ sont à mes yeux extrêmement médiocres, mais ils ont un look super mignon avec leurs tignasses soyeuses jusqu’aux fesses et leurs expressions faciales sévères. Ces gars là sont fixés sur le look metal bien plus que sur l’essence du metal – qui est naturellement la musique. Je fais du metal avant tout pour le côté artistique et non pas pour promouvoir ma gueule. Bien sûr je reconnais que le look a son importance, c’est pourquoi je me prépare soigneusement à la session photos que j’ai programmé à l’automne prochain. Simplement j’ai horreur de devoir essayer d’avoir l’air " metal ", cheveux longs ou pas ! Ha !

VS21 – Retour à Elvira Madigan, qu’en est-il de l’avenir du groupe ? Ne me prend pas pour un idiot en me disant que tu n’as jamais reçu d’offre de contrat sérieuse d’un label ! Combien de temps te vois-tu poursuivre sans décrocher un deal rémunérateur ?
Récemment j’ai signé une licence avec la maison de disque russe CD-Maximum, qui distribue désormais " Witches… " dans tous les états de l’ex-URSS. Ce type de solutions me convient très bien, et c’est ce que je rechercherai aussi à l’avenir. Si je garde mon label à flots, je conserve ce contrôle de l’artistique dont je t’ai parlé auparavant, et les autres labels peuvent prendre un produit fini en licence si ça leur chante mais ils n’ont pas leur mot à dire sur la musique.
Et à propos, j’ai bien peur de devoir te prendre pour un idiot… Car je n’ai jamais obtenu d’offre sérieuse, hormis celle mentionnée plus haut. Hammerheart Records se sont montrés intéressés lors de la sortie de " BlackArts ", mais ils ont eu les couilles de me dire que " Witches… " " rentrait par une oreille et sortait par l’autre "… Et quand tu penses qu’à côté ils signent des groupes comme Thyrfing !!!

VS22 – Sur ton (très joli) website, tu fais mention d’un " tour promotionnel "… Ca me laisse un peu perplexe je t’avoue, étant donné que je ne te vois pas sautiller de partout sur scène et jouer de tous les instruments à la fois tel une pieuvre. En quoi cela consiste-t-il exactement ? Est-ce que c’est un truc du style ton CD passe pendant les entractes ? Quoi qu’il en soit, raconte nous un peu cette expérience, est-ce que c’est fun, stressant, les deux ? Quel genre de réactions as-tu reçu lors de ce voyage ?
Et bien, pendant mes Promo Tours, je loue tout bonnement un stand sur les festivals. Je suis assis dans un coin et je vends mes CD à bas prix, tout en offrant la possibilité d’écouter la musique. C’est tout.
Mon premier Promo Tour date de 2001 et c’était vraiment du fun tout le temps. Je rencontre énormément de gens, et il m’est même arrivé d’être abordé par des gars qui avaient acheté mon CD en magasin. Ca apporte une grosse satisfaction. J’en profite aussi pour nouer autant de contacts que possible avec des zines, des radios et d’autres organisations. Ca vaut toujours le coup, même si au bout du compte ce n’est pas très lucratif au niveau des ventes, puisque les metalheads préfèrent généralement dépenser leur cash au bar plutôt qu’en CD.
Cette année j’ai fait le Sweden Rock Festival pour la seconde fois et j’avais booké pour le Wacken. Mais je vais devoir annuler Wacken parce que la compagnie de ferry qui devait m’y emmener a fait faillite. Trouver autre chose aurait bouleversé tous mes plans, pas seulement le fait que ça aurait coûté bien plus cher, et vu les sessions d’enregistrement que j’ai au programme, plus un tas d’autres projets, j’ai préféré tirer un trait là-dessus pour cette année. Cette année, c’est la première fois que je me sens stressé et le fait d’annuler Wacken a enlevé un gros poids de ma poitrine. Elvira Madigan n’est pas censé être une activité stressante, ça doit avant tout m’apporter du plaisir…

VS23 – Juste histoire d’avoir une image indicative des goûts de Markus Hammarström, je vais te demander de citer et commenter quelques albums : tout d’abord le premier disque de metal que tu ais jamais acheté. Ensuite l’album des années 90 que tu as trouvé le plus impressionnant. Enfin l’album que tu écoutes en ce moment même, ou celui que tu as écouté le plus récemment.
Premier album metal : Saxon " Innocent is no Excuse ". Ce n’est pas vraiment du metal, mais c’est aussi l’album qui m’a mis sur les bons rails. Je l’aime toujours autant et je pense sincèrement que c’est leur meilleur album, (enfin, " Destiny " est aussi très, très bon). Je me vois encore l’acheter, en 86 je crois, c’est mon père qui à l’époque m’avait amené dans le magasin.
Le plus impressionnant des nineties : c’est très dur. Je consomme et aime beaucoup de choses (en même temps je déteste beaucoup de trucs des nineties, mais qui peut dire le contraire ?). WASP " The Crimson Idol " est un véritable chef d’œuvre, tandis que Cradle of Filth " Dusk and Her Embrace " a probablement signifié beaucoup plus pour ma créativité personnelle. Je suis désolé mais je ne peux pas te citer UN album en particulier. Quand même, Hexenhaus " Awakening " est un des meilleurs CD de tous les temps et est hautement recommandable.
Playlist actuelle : en ce moment j’écoute beaucoup de trucs rétro, genre les vieux Manowar et Crimson Glory. Pas mal d’alternatives au metal aussi : Tori Amos ou Voltaire. Subway to Sally est certainement le groupe que j’ai le plus écouté récemment. Et pour mettre un album particulier en avant, je dirais Ark " Burn the Sun ".

VS24 – Combien de questions stupides t’ai-je posé durant cette interview ?
Arf… Aucune ! Fais une pause mon gars ! Cette interview est de très loin la meilleure que j’ai jamais reçue. C’est super de voir quelqu’un faire l’effort d’écrire des questions en profondeur pour Elvira Madigan et moi-même. La plupart du temps je reçois le même type de questions (aucun mal à ça non plus, bien sûr), mais les tiennes montrent qu’elles ont été faites uniquement pour Elvira Madigan ! Mais si je dois sélectionner la question la moins intéressante pour moi, ce serait certainement la première, mais c’est dû à mon dédain pour le sport (et comment pouvais-tu savoir ?).

VS25 – OK, la torture est terminée. Comme le veut la coutume, c’est à toi de conclure cette interview. Je suggère que tu laisses ton contact / website, et puis tout message que tu veux faire partgare au public français. Ciao…
Il ne reste plus beaucoup de terrain à couvrir après cette longue interview ! Mais c’est vraiment chouette de voir que ma musique touche différents horizons ! Et on dirait que la France est vraiment intéressée par ce genre de musique, parce que le seul autre website qui, à côté du mien, parle d’Elvira Madigan, est un site français ! Donc merci pour le soutien, et j’espère vous rencontrer tous un beau jour sur un festival en France, qui sait…
Website : www.elviramadigan.com